Cette semaine, des actrices en crise, des mises au ban et des rivalités à tous les âges se frôlent sur les écrans. Entre autres…
Garance de Jeanne Herry
Garance est comédienne au sein d’une petite troupe. La vie d’artiste est dure, mais elle s’accroche. Et puis elle oublie les galères du quotidien en faisant la fête avec les potes les soir. Seulement, il arrive que lesdits soirs durent jusqu’au lendemain. Peu à peu, les conséquences de ses excès nocturnes viennent polluer le quotidien, son boulot et sa santé étant vampirisés par l’alcoolisme. À deux doigts de couler au fond du cubi, elle croise Pauline, une scénographe qui va lui tendre la main qu’il faut…
Jeanne Herry aime autant ses sujets que ses personnages, ses personnages que les acteurs, les acteurs que l’écriture de ses dialogues… dont elle souhaite qu’ils soient respectés à la lettre par ses interprètes. Le produit de cette rigueur et de cet attachement explique sans doute la justesse de ses films ainsi que leur profondeur. En abordant depuis Pupille et surtout Je verrai toujours vos visages des thématiques soci(ét)ales, la cinéaste encourrait les risques du « film-dossier » ; un genre piégeux par excellence, où nombre d’auteurs s’abîment dans l’illustration didactique de grandes questions agitant l’opinion. Garance ose mêler en un seul portrait plus d’une problématiques, rendant ainsi justice à la complexité naturelle d’un être — en l’occurrence celle de son personnage-titre.

Garance ou la vraie vie
Car si le film suit la trajectoire de Garance, il ne se résume à sa destruction par l’alcool puis à sa rédemption à travers une épiphanie amoureuse ; l’on pourrait même dire que cette trame constitue un arrière-plan révélant d’autres aspects non moins essentiels de son existence, sans lesquels rien n’aurait de chair. Ainsi Garance peut-il se voir comme un document sur “l’enfer des heures”, cette épée de Damoclès pesant sur les comédiens et autres intermittents condamnés à courir le cachet pour être assurés de vivre (souvent modestement) de leur passion. Une accumulation de rôles hétéroclites, de masques parfois absurdes, créant un écran commode avec le réel… et rendant le retour dans la vie ordinaire d’autant plus difficile que le fait d’appartenir au monde du “divertissement” encourage à l’évasion dite festive.
Ce film raconte aussi, avec un recul bienvenu, la parenthèse du covid et les conséquences sanitaires du confinement pour les personnes isolées, dépendantes d’addictions ou en situation de vulnérabilité telles que Garance. Autant qu’il montre le quotidien des aidants — ici Pauline, la compagne de Garance —, devant trouver la meilleure manière d’accompagner sans y laisser eux-mêmes leur peau. Sans produire une thèse d’État ni un mélo d’hosto perclus de crises, Jeanne Herry cerne son sujet à 360° en habillant son récit d’une chair tangible. On partage du vécu, on ne contemple pas des “performances“ d’acteurs ou d’actrices.

Une nouvelle cuvée de rouge
Quel plaisir de saluer le travail d’Adèle Exarchopoulos dont la vérité de jeu repose non sur la contrefaçon facile de l’ivresse, mais sur un mixte d’ambiguïtés entre déni, dissimulation, colère et déchéance. Incarner les variations d’état sans succomber à la tentation des grands éclats théâtraux est autrement plus satisfaisant pour le spectateur qui ne sait jamais où le personnage se dirige — et peut partager l’empathie inquiète de Pauline, joliment incarnée par une Sara Giraudeau contrepoint de douceur idéal à sa partenaire. Adèle soutient enfin cette gageure de donner, après Arletty, une nouvelle incarnation cinématographique au beau et rare prénom Garance. Rien que cela confine à l’exploit.

Garance de Jeanne Herry (Fr., 2h) avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud, Mathilde Roehrich, Brigitte Sy, Hélène Alexandridis… Sortie le 23 septembre 2026.
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Les Éléphants dans la brume de Abinash Bikram Shah
Népal, de nos jours. Vivant en bordure d’une forêt sous la menace permanente d’une charge d’éléphants sauvages, un village abrite une communauté de femmes transgenres : les kinnars. Tolérées et redoutées à cause des pouvoirs qu’on leur prête, leur présence est remise en question lorsque Pirati, l’une d’entre elles, rompt son vœu de chasteté et doit partir à la recherche d’une de ses “filles“ disparues…
Ce conte contemporain présente plusieurs vertus, notamment celle de nous offrir le deuxième film népalais de l’année après 🔗Au-delà de Katmandou. Il revêt également un aspect documentaire en nous révélant l’existence des kinnars — et l’on ne peut que constater les similarités entre cette communauté et les drags queen occidentaux, ne serait-ce que dans le fonctionnement matriarcal et le lien mère-fille entre les anciennes et les nouvelles. Ce qui diffère ici, c’est une structure ultra-pyramidale du groupe, plus sectaire (ou mystique), puisqu’une “gourou” exerce une autorité spirituelle sur l’ensemble des “filles”, ainsi qu’un droit de mise au ban pour celle qui dérogerait aux règles internes.

Défense de haïr
Ce qui ne change pas en revanche — et qui rend cette histoire terriblement universelle — c’est le revirement des villageois vis-à-vis de la communauté dès que ses membres sortent un peu trop du cadre qui leur est assigné. La tolérance ôte son masque bienveillant et dévoile son vrai visage hypocrite; les amabilités font place à une curée transphobe haineuse… Quand ça l’arrange, la foule oublie vite la crainte superstitieuse qui la retenait de s’attaquer aux kinnars. Mais, comme dans tout conte, la morale lui apprendra qu’une action médiocre l’expose à un violent retour de bâton. À méditer même dans les pays sans éléphants.

Les Éléphants dans la brume (तिनीहरू, Tinihāru) de Abinash Bikram Shah (Nép.-Fr.-All.-Br.-Nor., 1h43) avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma… Sortie le 23 septembre 2026.
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Her Private Hell de Nicolas Winding Refn
C’est peut-être un tournage qui se prépare, ou alors un rêve virant au cauchemar. Celui d’une jeune actrice qui s’apprête à tutoyer les sommets et découvre, dans le décor hi-tech d’un gratte-ciel luxueux, que l’hostilité couve derrière la réussite…
À quoi bon jeter la pierre à NWR ? Il a trouvé son écosystème pour produire ce qu’il veut et faire ce qu’il sait faire. Et donc livrer à ses adulateurs ce qu’ils espèrent de lui. Her Private Hell est ainsi une fable initiatique sans âge en forme de labyrinthe post-lynchien, aussi admirablement exécutée que ces grosses locomotives esthétisantes tournées par les cinéastes publicitaires des années 1980. On ne s’y préoccupe pas de sens mais plutôt de sensations. À expérimenter comme du fan service emballé dans du papier cellophane irisé orné d’un ruban rose-mauve.

Her Private Hell de Nicolas Winding Refn (Dan.-E.-U., 1h50) avec Sophie Thatcher, Charles Melton, Kristine Frøseth… Sortie le 23 septembre 2026.
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Les Roches rouges de Bruno Dumont
L’été, sur la Riviera. Livrés à eux-mêmes, Géo et ses copains sautent des Roches rouges — même si c’est interdit. Un jour, ils rencontrent un autre groupe du même âge se livrant à la même activité qu’eux. Une rivalité sourde s’installe lorsque Géo se rapproche d’Ève, que le “chef” de l’autre bande considère comme sa bien-aimée. Forcément, cela finira mal. Ah, un détail : tous les protagonistes ont entre 5 et 8 ans environ…
Jamais avare de concepts, Bruno Dumont effectue ici la transposition d’un drame façon Roméo et Juliette avec des gamins tout juste sortis de la maternelle. En mode décalé ? Pas du tout : au premier degré absolu. Avouons que l’on peine à comprendre l’intention — si ce n’est de montrer l’absence coupable de parents démissionnaires, laissant une si jeune marmaille risquer sa vie à chaque instant dans les calanques ou conduire des mini-quads sur des voies express ; ou l’indifférence d’adultes devant des mioches non accompagnés traversant la frontière en train pour gagner l’Italie.

Plouf !
Quel est alors l’intérêt de cet improbable et absurde récit ? Prouver sa virtuosité de direction d’acteurs, “néo-modèles bressoniens” recrutés au berceau ? Créer un effet Jeux interdits/400 Coups ? Ce qui est sûr, c’est que l’on retrouve le soin obsessionnel du réalisateur pour l’image, une lumière splendide, crue, changeant de celle dont il a l’habitude dans sa Côte d’Opale. On doute toutefois que la motivation première du cinéaste était ici de faire des élégances optiques ou une carte postale de station balnéaire à hauteur d’enfant…

Les Roches rouges de Bruno Dumont (Port.-Fr.-It.-Esp.-Qat., 1h30) avec Kaylon Lancel, Kelsie Verdeilles, Louise Podolski… Sortie le 23 septembre 2026.


