Deux réalisateurs en proie aux affres de la création et aux relations complexes avec leur entourage. Comme un air de déjà-vu à Cannes. Entre autres…
L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen
Auréolé par la gloire de sa carrière outre-Atlantique, le réalisateur Esteban Martínez est de retour en Espagne afin de tourner son nouveau long métrage. À cette occasion, il propose au cours d’un déjeuner à Emilia — la fille qu’il a eue jadis avec la comédienne de son premier film mais n’a pas revue depuis treize ans — d’interpréter le rôle principal de cette superproduction. Partagée entre l’enthousiasme et le ressentiment vis-à-vis de ce père défaillant dont elle n’a pas conservé que de bon souvenirs, Emilia accepte. Commence une longue cohabitation, exacerbée par les tensions inhérentes au tournage…
Le point de départ L’Être aimé ressemble à s’y méprendre à celui de 🔗Valeur sentimentale de Joachim Trier — Grand Prix à Cannes l’an passé et espèce d’attrape-tout aux cérémonies internationales. C’est vrai que les films sur le cinéma plaisent. En tout cas, aux “professionnels de la profession”, surtout lorsque ces longs métrages montrent un envers du décor pas trop glorieux, où des tyrans à l’ego cathédralesque sont enfin mis à terre. Mais ils paient moins pour leur pratiques discutables sur le plateau que pour leur vie privée cahoteuse… laquelle interfère évidemment avec le tournage. Les smokings et les robes longues se donnent bonne conscience face à ces miroirs de leurs turpitudes ordinaires.
Quel cinéma !
Et puis, ça réconforte sans doute pas mal de nepo-babies de voir qu’on leur donne le beau à l’écran. Non seulement ils “tuent“ le père pour s’affirmer par leurs seuls mérites, mais aussi se mettre du côté de la nouvelle génération progressiste, #MeToo, contre tous les comportements toxiques du métier (violences psychologiques ou physiques) associés à leurs aînés. Une manière de régler son Œdipe et son syndrome de l’imposteur d’un coup, c’est tout de même mieux que de se faire reprocher sa naissance à tout bout de champ ou contrechamp.
L’Être aimé est un film moins sur que dans le cinéma et c’est peut-être là que le bât blesse. En dirigeant sa caméra sur son milieu, Sorogoyen ajoute un biais de lecture à son histoire ; une interférence qui détourne l’attention du vrai sujet : la relation entre un père absent et sa fille. Chercher des clef et des résonances avec le 7e Art dessert plus le film qu’il ne lui apporte et l’on aurait pu imaginer le même rapport d’autorité professionnelle entre Esteban et Emilia dans une entreprise dont il aurait été le chef et elle un renfort ponctuel sur une mission capitale.
Si l’on oublie ce décor cinématographique prétexte, alors on retrouve ce qui fait l’intérêt du point de vue de Sorogoyen : les rapports de force et les conflits reposant sur des tensions ou des non-dits ayant fermenté des années durant — (re)voir As Bestas, Madre, Que Dios nos perdone, El Reino…

Un père et manque
Autre constante chez le cinéaste madrilène, le goût pour les colosses chahutés : après Denis Ménochet et Roberto Álamo, c’est Javier Bardem qui subit ici les foudres d’un scénario décidément peu amène pour les fortes statures — Sorogoyen aurait-il un compte à régler avec les baraqués ? Ce dernier livre enfin son traditionnel “morceau de bravoure” en termes de réalisation au sein de la séquence d’ouverture — en l’occurrence, un face à face en plan serré entre le père et sa fille posant les enjeux des retrouvailles et annonçant les lignes de fractures latentes.
S’il propose par la suite une séquence de crise pendant le tournage ou un effet stylistique à l’interprétation incertaine (de brefs passages au noir et blanc pouvant évoquer des instant de vérité sans fard ou des moments se gravant directement dans la mémoire, ce qui n’est pas incompatible), le reste n’atteint pas ce niveau de tension auquel il nous a habitués. Vivement le prochain, plutôt.

L’Être aimé (El ser querido) de Rodrigo Sorogoyen (Esp.-Fr, 2h15) avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs… Sortie le 16 mai 2026.
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Autofiction de Pedro Almodóvar
Cinéaste réputé, Raúl achoppe sur son nouveau script, où se projette dans le personnage d’Elsa une réalisatrice ayant elle aussi des difficultés d’écriture. Sa plume se libère lorsqu’il intègre à sa fiction (déjà, transposition de son quotidien) des bribes d’un drame touchant Mónica, sa plus proche collaboratrice. N’y a-t-il pas quelque obscénité à puiser dans les malheurs des autres pour en faire son miel ?
Après 🔗Histoires parallèles et L’Être aimé, voici donc un troisième film de la compétition cannoise (et encore, on n’a pas vu l’intégralité) à dévider le même fil : l’éternel rapport entre fiction et réalité. Au centre du jeu, la figure d’un créateur vampirisant la vie de ses proches en plus de la sienne propre (parfois à leur insu, parfois sans mauvaise intention apparente), pour servir un but plus grand que lui : son Œuvre. Cette raison impérieuse selon lui suffirait à légitimer ses razzias presque involontaires. À l’instar du scorpion piquant la grenouille dans la fable de 🔗M. Arkadin — et se justifiant d’un « c’est dans ma nature » — il faudrait même le plaindre !
Pauvre (riche) de moi !
Le plaindre et s’apitoyer, également, parce qu’il prétend négliger sa santé au profit de sa fameuse Œuvre ; refuse des ponts d’or du Qatar. Ou laisse un pourboire de près de 7 euros à un serveur qui aimerait surtout pouvoir fermer sa terrasse. Ou se comporte en “bon patron” en proposant à sa collaboratrice de longue date Mónica de la licencier au lieu d’accepter sa démission — ce qui revient à créer une fraude sociale au détriment de l’État… Quels exploits ! Autant d’actes d’héroisme du quotidien qui doivent, à ses yeux, lui donner un blanc-seing pour puiser dans la vie de Mónica.

Drôle de spectacle que celui de cet auteur, double transparent d’Almodóvar, dévoilant les ficelles de son écriture, inscrit dans son univers graphique bariolé si identifiable, comme auto-muséifié. À cela s’ajoute cet orgueil un brin pathétique de se dépeindre comme un bonhomme pétri de défauts… dans le but de s’attirer l’indulgence rédemptrice (déjà acquise) d’un public d’idolâtres. Fausse modestie, coquetterie et égotisme prennent de plus en plus de place dans le cinéma du brave Pedro, qui ne prendra bientôt plus la peine d’engager des comédiens pour jouer son rôle. Après tout, n’était-il pas devant la caméra à ses débuts ?
Fan service
À l’instar de nombreux cinéastes vieillissants captivés par leur propre image — à moins qu’ils ne finissent par confondre réalité et fiction pour de bon ? —, il risque de franchir le Rubicond comme Lelouch, Moretti, Godard et de se retrouver à se filmer en train de filmer, livrant des emboîtements matriochkesques sans fin sur fond de péroraisons désabusées sur la difficulté de créer, conjuguée à l’angoisse d’être confronté à sa propre finitude comme au poids de son prestige. Cela pourrait s’appeler Douleur et Gloire… Ah non zut, il l’a déjà fait…

Sinon, il y a de belles images touristiques de Lanzarote, encore des villas onéreuses avec piscine, des intérieurs piochés dans des revues de déco ou des catalogues de designers avec des aplats tous plus vifs les uns que les autres, des scènes d’hôpital, des messieurs tout nus, une sylphide brune diaphane sur le point de calancher et du fan service à gogo. En somme, rien de neuf.

Autofiction (Amarga Navidad) de Pedro Almodóvar (Esp, 1h41) avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón, Patrick Criado, Victoria Luengo, Milena Smit, Rossy de Palma… Sortie le 16 mai 2026.


