Les répétitions d’un opéra post #MeToo, différentes générations, des suspicions, des rumeurs et des méprises autour d’agressions sexuelles. Entre autres…
Jeune icône à la mode totalement novice en matière de mise en scène d’opéra, Mirabelle a été choisie par un “généreux” mécène pour monter Les Noces de Figaro. Durant les répétitions de cette grosse production réunissant poids lourds du lyrique et débutants, les tensions ne manquent pas entre artistes et techniciens venus d’horizons variés. Elles se cristallisent lorsque l’interprète du Comte Almaviva est accusé d’avoir eu la main baladeuse sur sa partenaire de jeu, provoquant une bronca parmi les membres de la troupe les plus engagés. En parallèle, Igor, le chef d’orchestre est suspendu à la prochaine révélation par une chanteuse lyrique d’une liste de professionnels impliqués dans des violences sexistes et sexuelles…
Il n’aura échappé à personne que les histoires filmées par Agnès Jaoui se déroulent volontiers à la lisière du monde du spectacle, au sens large : théâtre, musique, télévision… On y côtoie des personnages ayant l’habitude de se donner en représentation, endosser d’autres identités que la leur et se dissimuler sous un masque. Pourtant, la cinéaste s’intéresse moins à l’univers artistique (qui demeure un arrière-plan), qu’à la scène sociale où elle s’amuse à démasquer, avec une douceur mordante, tous les tartuffes évoluant sur les planches du quotidien. À sa manière, L’Objet du délit fait exception puisqu’il choisit comme cadre principal l’opéra ; il se montre encore plus féroce dans la satire des hypocrites, lâches et autres tempéraments excessifs à la ville.
Discordances
Certes, le contexte artistique permet de suivre l’édification bancale d’une production confiée pour de mauvaises raisons à une néophyte et d’assister au chemin de croix de cette pauvre bizuth — un peu comme le personnage de Pauline Clément dans De La Comédie-Française, bientôt à l’affiche. Mais il invite surtout à se focaliser sur la “troupe” en tant que micro-société, avec ses castes et sa hiérarchie : aristocratie du plateau (maestro, prima donna et divo d’un côté ; débutants et petites mains des coulisses de l’autre). Un concentré de monde vivant en vase clos, fermentant avec le stress de la création, parfait donc pour exacerber les tensions. Un monde ressemblant à celui du cinéma, également. Et comme le veut la formule, « toutes ressemblances etc. »

En brocardant les comportements répréhensibles de chacun — machos libidineux de l’ancienne génération confits dans leurs usages patriarcaux ou leur veulerie ; offensés professionnels de la nouvelle, prompts à s’imposer Fouquier-Tinville à la moindre suspicion et à convoquer des procès staliniens —, elle brosse un portrait juste mais aussi effrayant de notre époque. Où la hargne et la méfiance ont remplacé les échanges, et les anathèmes la discussion comme l’écoute — ce qui pose d’autant plus de problèmes dans un milieu musical, fait d’harmonie et de partage…
Humain, trop humain
Heureusement qu’Agnès Jaoui bénéficie d’une aura de respectabilité artistique et intellectuelle auprès de l’opinion publique ! Gageons qu’une autre personne qu’elle — et, pire encore, un réalisateur ! — aurait été mise à l’index par des épidermes fragiles pour avoir osé tourner en dérision ces sujets sensibles mêlant discriminations plurielles, féminisme et VSS. Sauf que ce ne sont pas lesdits sujets qui sont moqués ici, bien au contraire, mais les comportements de ceux qui ignorent l’évolution de la société ou ceux qui, parce qu’ils sont plus ou moins concernés par une question, s’auto-érigent comme seuls arbitres légitimes pour la traiter. Est-il permis de leur rappeler le vers de Térence, « Je suis Homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », où “Homme” est bien à comprendre dans l’acception “humain“ ?

Courageux, intelligent et drôle, L’Objet du délit est pour qui ne craint pas de réfléchir au-delà des dogmes ou du grégarisme confortable, ni de s’interroger sur soi-même, un précieux objet de délices..

L’Objet du délit de & avec Agnès Jaoui (Fr, 2h13) avec également Daniel Auteuil, Eye Aïdara, Claire Chust, Oussama Cheddar, Lucie Gallo, Vincenzo Amato… Sortie le 16 mai 2026.


