Cette semaine, la BD de Arthur Harari “Le cas David Zimmerman” se métamorphose sur les écrans en un film baptisé “L’Inconnue”. Entre autres…
L’Inconnue de Arthur Harari
Silhouette discrète et émaciée, David Zimmerman photographie les évolutions urbanistiques de la banlieue parisienne. Un soir, il est entraîné par des amis dans une fête où une femme énigmatique l’attire à lui. Après une étreinte brutale, David rentre chez lui, hagard, et constate avec horreur qu’il a échangé son enveloppe corporelle avec l’inconnue. Commence une enquête à tiroirs : qui est-elle, où se trouve le corps de David et comment inverser le processus ? Certaines questions trouveront leur réponse… en apparence seulement.
L’Inconnue aura été, semble-t-il, le vilain petit canard de la dernière compétition cannoise. Absent du palmarès, un peu boudé voire ignoré sur la Croisette — comme si l’on voulait faire payer à 🔗Arthur Harari le succès international surprise d’Anatomie d’une chute dont il est co-auteur. Se faire battre froid dans la foulé est une sorte de “coutume” (stupide) dont Michel Hazanavicius, entre autres cinéastes, avait fait les frais après The Artist lorsqu’il avait présenté l’ambitieux The Search. Gageons qu’Harari eût bénéficié d’un meilleur accueil si L’Inconnu avait été présenté, signé par un réalisateur anonyme ou, pourquoi pas, sous une autre identité.
J’ai perdu mon corps
L’Inconnue questionne justement l’identité en montrant à quel point l’apparence — ici, l’enveloppe corporelle — s’avère constitutive du soi profond de l’individu. Si le changement de peau des personnages provoque chez les autres une modification de la perception des métamorphosés involontaires, il n’est rien en comparaison du cataclysme que ces derniers subissent. Étrangers à eux-mêmes, prisonniers de limites organico-physiologiques qu’il n’ont pas choisies, ils ne se (re)connaissent plus, n’étant plus en phase avec ce qu’ils sont et ressentent intimement. Avec ses airs de conte fantastique du XIXe siècle, ce film offre derrière la métaphore une foule de lectures contemporaines aisément déchiffrables. Quant à l’issue tragique, elle accroît singulièrement le réalisme d’une histoire déjà fort ancrée dans le concret.

Aucune réponse ne sera apportée au pourquoi du glissement vers un autres corps ; et au fond, on s’en moque : ce sont les mécaniques subséquentes de cet événement insolite qui donnent matière à réflexion et à interprétation. Sortir du film avec la promesse de faire cheminer en soi des questions plutôt qu’avec de rassurantes explications (qui mettraient un terme rationnel à tout raisonnement ultérieur) n’est-il pas plus excitant ? Notons que, à l’inverse du sujet du film, la démarche n’a rien d’extraordinaire.
Parasites !
Par exemple — si l’on s’en tient au seul cinéma —, Hitchcock ne justifie jamais les attaques de volatils dans Les Oiseaux (1963). Au reste, il est facile d’imaginer que l’entité opérant les possessions/substitutions se comporte comme un parasite infectant son hôte pour se propager. De Alien (1979) à Under the Skin (2013) en passant par les différente versions de Body Snatchers, la liste de ces agents contaminants est longue ; d’autant plus si l’on compulse la production littéraire. Telle la nouvelle de Ray Bradbury Celui qui attend, racontée du point de vue de “l’infection“ se transmettant d’être vivant à être vivant, peut-elle offrir un intéressant contrepoint et complément à L’Inconnue.
Terminons par une évocation du travail des comédiens, si particulier ici. Car non seulement plusieurs peuvent êtres amenés à partager un même personnage, mais un même acteur peut avoir à incarner plusieurs personnages. La définition dudit personnage devient donc, pour le spectateur, quelque chose d’abstrait : non réductible à une silhouette… ni donc à l’acteur ou à l’actrice qui la campe. En clair, lorsque l’on découvre Schneider ou Seydoux à l’écran, il faut déduire de leur façon d’’être si l’on est en présence de David dans la peau d’Eva, de Malia dans la peau de David etc. Ce “jeu au carré” des interprètes induit une projection mentale supplémentaire pour le public et le conduit à “voir” au-delà de ce qu’on lui montre — donc des apparences. Conceptuel, beau et dérangeant comme du Nicolas Roeg.

L’Inconnue de Arthur Harari (Fr., 2h20, int.-12 ans) avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dreville, Shanti Masud, Radu Jude, Jonathan Turnbull, Lilith Grasmug, Victoire Du Bois… Sortie le 26 août 2026.

