À bout de souffle après trop de fables mystico-panhumaines et doloristes, Alejandro González Iñárritu ressuscite par la grâce un film… sur la résurrection artistique. Brillant !
Broadway, les coulisses d’un petit théâtre. Riggan Thomson en est aux dernières répétitions avant la générale d’une pièce de Carver qu’il produit, met en scène et surtout interprète. C’est là que se situe le plus important enjeu pour lui, qui fut la star d’une série de films de super-héros il y a vingt ans : prouver au monde entier qu’il est un comédien véritable, loin d’être un ringard. Mais tout part de travers : partenaires exécrables ou arrogants, journalistes incompétents, critiques hargneux, fille junkie, impondérables divers. Le pire, c’est cette petite voix qui lui dit de tout lâcher et d’avoir recours à ses pouvoirs de Birdman…
« Deux blondes se promènent. Tout à coup, l’une s’exclame : “ — Regarde, un oiseau mort ! — Où ça ?” répond la seconde en levant la tête. » Cette histoire déplorable faisant florès dans les cours de récréation prendra un sens nouveau, allégorique et poétique, une fois que vous aurez découvert Birdman ; un film d’une richesse effarante que le spectateur se plaît à voir pour ce qu’il lui offre dans l’instant comme jubilation, et qu’il se réjouit d’avoir vu tant il a à savourer par la suite.
Un nouvel envol
On sort en effet de la salle avec le sentiment d’avoir assisté à une comédie ; puis en y repensant, on se souvient qu’elle est traversée d’oscillations fantastiques : Thomson est-il un vrai super-héros, ou bien un authentique schizophrène ? Difficile de trancher : on a de quoi faire basculer son opinion plusieurs fois, et l’on peut même modifier son interprétation générale du film selon son tempérament, si l’on adhère au merveilleux ou si l’on est terre-à-terre. Au-delà des situations drolatiques, Birdman ressemble à une odyssée métaphysique pour un Ulysse des planches qui aurait les sirènes dans la tête, plus vraiment de royaume, de navire, d’équipage, d’épouse, ni de gloire.
Ce qui donne un relief particulier à ce film, c’est l’effet d’une double mise en abyme. (A)voir à l’écran l’ancien Batman Michael Keaton — qui n’a pas eu l’occasion de livrer de prestation majeure depuis très longtemps — contribue ainsi à renforcer la crédibilité du personnage qu’il campe. Mais savoir derrière la caméra Iñárritu, lui-même revenu sinon d’un passage à vide, du moins du longue errance introspective, montre que l’auteur ne profite pas seulement du comédien : il transmute à travers lui sa propre situation.
Effet bœuf
Rappelons qu’après son triptyque Amours chiennes/21 grammes/Babel, fruit répétitif et systématique de sa collaboration avec Guillermo Arriaga, Iñárritu s’était aventuré dans un registre fastastico-réaliste (si si c’est possible) avec un Biutiful maniéré et impersonnel — bref, très peu convaincant. Birdman est pour lui l’occasion d’expérimenter une nouvelle grammaire, de remanier son esthétique, de repenser sa narration. D’abandonner non seulement ses vieilles ficelles élimées pour tisser des fils tout neufs.
Et ce film qui parle d’une frénésie créative, trouée certes par le chaos, bénéficie en retour de l’exaltation joyeuse, désordonnée parfois, que procure la réussite, l’achèvement spontané d’une création. Des flashes gratuits comme des inspirations généreuses qui se manifestent tels des cadeaux au détour des séquences et des couloirs — lorsque l’on découvre, par exemple, que la musique est improvisée en direct par un batteur de jazz posté ici ou là.
Phénix
Si Birdman fonctionne sur l’idée qu’en racontant une « renaissance » artistique en forme de chemin de croix, il « réhabilite » effectivement des artistes, le film va bien plus loin — à vrai dire, il possède une quantité très appréciable de tiroirs secrets qui en fait une somme ! Oui, il montre la stupidité réductrice des préjugés, les comportements moutonniers de tous les corporatismes (des comédiens aux journalistes), les égotismes des professions du spectacle, la grandeur des genres populaires dits mineurs et la vanité de ceux qui les jalousent en s’admirant clamer des auteurs.
C’est aussi un film qui se paie le luxe, comme Boyhood de Linklater, comme Gravity de Cuarón, comme Inception et Interstellar de Nolan, comme Irréversible de Gaspar Noe — à chaque fois le titre n’est formé que par un seul mot, est-ce un indice ?! —, d’interroger « en tâche de fond » le cinéma à travers ses matières essentielles, ses composantes que sont l’espace, le mouvement et le temps. Deleuze apprécierait.
Élévation
Birdman est construit comme un seul plan-séquence ; un plan d’un seul mouvement suivant les personnages (surtout Riggan) durant tout le film de jour comme de nuit, en intérieur comme en extérieur. La subtilité, c’est qu’il intègre des ellipses temporelles permettant de contracter plusieurs jours en deux heures, avec une fluidité et une simplicité tellement remarquables… qu’on en oublie qu’Iñárritu a eu recours à ce dispositif.
Sans avoir l’air d’y toucher, Birdman tire donc parti et grand profit de contraintes, repense même la question cinématographique en chamboulant des dogmes archaïques. Son tour de force n’est pas de fabriquer du spectaculaire ni de ventiler de la poudre aux yeux, mais bien d’en parsemer judicieusement sa narration, d’en faire l’esclave de son histoire et de ses personnage — non l’inverse. C’est ainsi qu’il nous étonne, nous enchante, nous élève.

Birdman ou (La Surprenante vertu de l’ignorance) de Alejandro González Iñárritu (Comédie dramatique, États-Unis, 1 h 59), avec Michael Keaton, Zach Galifianakis, Edward Norton, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Emma Stone, Naomi Watts… Sur les écrans le 25 février 2015.


