Une femme libre, des révolutionnaires, un fugueur et une grand-mère se promènent sur les écrans cette semaine. Entre autres…
La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet
Chirurgienne spécialiste de la médecine de la face, cheffe de service respectée, épouse heureuse, fille dévouée, Gabrielle incarne l’efficacité ou la réussite. Mais son existence est-elle si accomplie ? Il suffira d’une suite d’imprévus personnels et professionnels, le tout sous le regarde de Frida, une romancière venue l’observer afin de documenter un projet d’écriture, pour que vacillent les certitudes de Gabrielle…
Les temps changent… et le temps change aussi. Quand Zweig prétendait embrasser la vie d’une femme en vingt-quatre heures, Charline Bourgeois-Tacquet prend davantage de recul et plusieurs chapitres pour cerner son héroïne contemporaine. C’est bien la moindre des choses, eu égard à ses nombreuses facettes, liées à ses non moins multiples “fonctions”. Femme active, cheffe de meute, rôle modèle, amoureuse, aidante de parent… les visages (ou les masques) de Gabrielle sont légion. L’on serait serait tenté de voir dans cette figure extraordinaire de compétences et d’excellence — dans cette superlativewoman — une incarnation de la charge mentale.
L’autre âge des possibles
Sauf qu’elle supporte drôlement bien la charge, même lorsque celle-ci s’accroît ici ou là. Bien sûr, il lui arrive de craquer un bref instant mais c’est pour mieux taper du talon au fond de la piscine et remonter à la surface. Pour le public, il est sans doute plus facile d’admirer que de se projeter dans un tel monstre de perfection ! Cela étant, le parcours de Gabrielle à travers le film a cette vertu de lui révéler qu’elle ne peut se retrouver décisionnaire en tout : Maîtresse de ses choix comme de sa carrière, la patronne d’élite se fait surprendre par son idylle avec Frida — aventure qui n’était clairement pas dans le spectre de ses probabilités.

Il est rare de voir des contes initiatiques pour individus entre deux âges (les plus jeunes et les plus vieux sont plus volontiers les cibles de ce type de récit) ; American Beauty de Sam Mendes (1999) était à cette enseigne une notable exception. Ce genre réclame un mixte de candeur et de certitude que Léa Drucker parvient à décliner à chacun des chapitres de l’histoire. C’est en définitive ce qui rend Gabrielle si vraie : cette dentelle d’expressions, ce jeu tout en nuances et variations de la vulnérabilité à l’autorité. Il faut du métier autant que du lâcher-prise pour se montrer autant dans la vie, sans faire d’esbroufe. Léa Drucker, 🔗toujours à l’aise dans la blouse blanche, atteint quelque chose ici d’inédit. Et repousse comme Gabrielle son propre plafond de verre, en somme…

La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet (Fr.-Bel., 1h38) avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto, Marie-Christine Barrault, Erri de Luca… Sortie le 9 septembre 2026.
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Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille
1967. Ernesto “Che“ Guevara mène ce qui sera son ultime combat. Menant la guerrilla dans la jungle bolivienne, il est capturé, puis abattu par les soldats gouvernementaux, Une poignée de ses compañeros cubains parvient toutefois à s’échapper. Commence pour eux une fuite de 2400km avec l’armée aux trousses. Leur objectif ? Le Chili, et l’espoir d’un asile offert par Salvador Allende…
À une époque où le monde déverse des torrents d’images (et que chacune d’elle se trouve suspecte d’avoir été soit falsifiée, soit totalement fabriquée à des fins d’intoxication idéologique), il paraît inconcevable que des documentaires traitant de l’histoire immédiate souffrent d’une carence en films d’époque. Certes, bien des expédients ont été trouvés pour palier ce manque, des “reconstitutions” plus ou moins dramatiques aux photos zoomées. Mais le procédé le plus satisfaisant s’avère l’animation car, s’il offre un substitut visuel efficace au défaut d’archives, il cherche d’autant moins à se faire passer pour authentique qu’il affirme sans ambiguïté sa singularité plastique.
Des voix sur le chemin
Aux exemples convaincants de films tels que Le Procès contre Mandela et les autres (2018) ou 🔗They Shot the Piano Player, il faut désormais ajouter Les Survivants du Che, explorant un pan méconnu d’un fait historique quant à lui largement documenté. Ce film au long cours démarre en 2003 quand Christophe Dimitri Réveille apprend que Dariel Alarcón Ramírez, alias Benigno (l’un des survivants de l’expédition vers le Chili) vit en France où il est réfugié — car, devenu anticastrite, il est persona non grata à Cuba. Petit à petit, Réveille gagne sa confiance, recueille son témoignage puis celui de Pombo et Urbanon deux autres des survivants de cette longue traversée.

“Hasta siempre…” / Photo © : Pentacle production
Nourri d’anecdotes parfois rocambolesques — notamment la confrontation avec des militaire dans un village, digne d’un film burlesque — Les Survivants du Che serait déjà édifiant s’il se limitait au récit des miraculés. Il effectue en sus un important travail historique en allant à la rencontre d’autres protagonistes des événements qu’il narre : Félix Rodríguez de la CIA, présent lors de la mort du Che, le militaire bolivien Gary Prado qui traqua les fugitifs ou son compatriote El Négro, qui a contrario, les aida. C’est grâce à cette confrontation de paroles que le portrait se fait plus net.

Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille (Fr., 1h38) documentaire / animation avec la voix de Vincent Lindon… Sortie le 9 septembre 2026.

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Adieu monde cruel de Félix de Givry
Adolescent victime de harcèlement, Otto Vidal adresse une lettre à tous les élèves de sa classe dans laquelle il annonce sa volonté de mettre fin à ses jours. Son projet tombe à l’eau mais il décide de se cacher pour se soustraire aux recherches. Une nuit, alors qu’il dérobe de quoi manger, il est reconnu par une fille de son lycée, Lena. Touchée par Otto, elle lui propose d’occuper en catimini une chambre vide dans l’hôtel de sa mère…
Si rien n’est moins contemporain que la situation de mal-être vécue par un ado harcelée — combien de faits divers macabre rapportent chaque année ces tristes affaires ! —, Adieu monde cruel ne ménage pas sa peine pour faire oublier qu’il se déroule de nos jours. En se situant hors d’une métropole, dans ce que l’on appelait jadis “la province“ et qu’il est désormais convenu de nommer “les territoires“, l’histoire s’abstrait déjà des marqueurs d’une modernité envahissante. Viennent ensuite le choix romantique de faire rédiger une lettre postale par Otto (lequel escompte qu’elle sera distribuée le lendemain, doux rêve nostalgique) et la présence d’une récitante extérieure au récit — référence explicite à Madame Jouve dans La Femme d’à côté de Truffaut (1981)… Le maintenant de Felix de Givry est un temps présent parallèle, fantasmé hors du réel.
Fugue en enfants mineurs
Adieu monde cruel fait l’effet d’un rêve dont on détecterait, en le vivant, ses entorses avec la logique. On accepte les petites licences de cette histoire “d’évaporation” à hauteur d’adolescent… dans la mesure où l’on pressent qu’elle ne peut avoir d’issue au sein du monde “raisonnable”. Le coup de tête d’Otto, l’emballement de Lena, l’histoire de leurs solitudes réciproques adoucie par leur rencontre, les grands projets d’avenir à échéance du bout du chemin… Tout cela, le contexte automnal, sans oublier la partition de Arnaud Toulon — un de ces brillants héritiers de Delerue, à l’instar de Benjamin Esdraffo ou Grégoire Hetzel — créent une ambiance mélancolique dont on ne sait si elle va basculer vers le franc tragique wertherien ou le happy end.

Sauvage et pudique ainsi qu’on peut l’être à l’âge de ses protagonistes bombardés d’idées ambivalentes, ce premier long métrage réalisé par le co-scénariste de 🔗Arco confirme une volonté de raconter “autre chose” — sur les adolescents (et leur parents, absents malgré eux) comme sur l’Hexagone — dans le cinéma actuel. Sans excès, crises ni cris automatiques et à fleur de peau. Le mérite est partagé avec les jeune comédiens Milo Machado-Graner (visage familier) et la découverte Jane Beever, Bien que présenté en clôture à la Semaine de la Critique, cet Adieu… résonne plus comme une arrivée que comme une prise de congé.

Adieu monde cruel de Félix de Givry (Fr., 1h33) avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Emmanuelle Destremau, Françoise Lebrun, Erwan Kepoa Falé… Sortie le 9 septembre 2026.
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Hair, Paper, Water de Nicolas Graux & Minh Quý Trương
À la lisière de l’expérimental, de l’essai poétique et du documentaire, Hair, Paper, Water tient de l’imagier ou de l’abécédaire filmé. On y suit Cao Thị Hậu, vénérable ancêtre vietnamienne partant au chevet de sa petite-fille parturiente. En parallèle, la vieille dame nomme dans la langue Rục une succession d’objets, éléments, animaux, végétaux, parties du corps qui apparaissent à l’écran…
Lauréat du Léopard d’Or des Cinéastes du Présent à Locarno 2025, ce long métrage saisit par bribes aussi bien l’idée de la transmission que les ressurgissements de la mémoire : Cao Thị Hậu partage sa langue, sa culture, sa vie, son territoire avant que le néant ne les engloutisse et ce film impressionniste les sauve dans un bouquet abstrait et discontinu de sons, d’images colorées.

Forme et format
À cela s’ajoute le fait que les cinéastes l’ont tourné avec un matériel “hors d’âge” qui ajoute à l’atempolaité de ce conte — il était une fois un peuple à travers ses mots essentiels. Nicolas Graux & Minh Quý Trương ont en effet usé d’une antique Bolex et d’une pellicule 16mm dans un format 4/3 qui donne de surcroît un joli grain à l’image autant que de l’éclat. Pour esthétique qu’il soit, ce choix renvoie au cinéma ethnographique des années 1950-1960 (voir Les Maîtres fous, La Chasse au lion à l’arc de Jean Rouch), où l’idée de poser un regard occident-centré sur un peuple étranger compte moins que la volonté de faire partager une mystique ou une mentalité au spectateur via l’outil cinématographique. Hair, Paper, Water n’est donc pas qu’un documentaire ; c’est aussi une expérience à vivre.

Hair, Paper, Water (Tóc, Giấ́y và Nước…) de Nicolas Graux & Minh Quý Trương (Bel.-Fr., 1h11) avec Cao Thị Hậ̂u, Cao Xuân Doanh, Cao Thị Hiệ̂u, Cao Thị Bát… Sortie le 9 septembre 2026.

