Cette semaine, des pervers manipulateurs, des souvenirs douloureux et des voisins bizarres s’invitent sur les écrans. Entre autres…
Si tu penses bien de Géraldine Nakache
Gil croise la route de Jacques et est séduite par cet homme attentionné qui lui promet la belle vie. Alors elle accepte sa demande en mariage et se soumet à ses exigences — en particulier religieuses car il est très observant. La lune de miel se délite peu à peu et se transforme en cage dorée pour Gil, étouffée par un pervers narcissique qui, en soufflant le chaud et le froid, la coupe de ses amis, de son travail, de sa famille et bientôt de ses enfants…
Découverte comme réalisatrice avec trois comédies moins dramatiques que feel good (où elle partageait l’affiche avec son alter ego Leïla Bekhti), Géraldine Nakache opère ici un virage inattendu et plutôt réussi. Si elle demeure dans le registre qui était le sien — celui du lien, qu’il soit amical ou familial —, elle l’aborde ici sous un angle plus sérieux : moins choisi et sur le versant de la tragédie contemporaine. En décortiquant la lente mise sous cloche d’une femme par un manipulateur, elle compose une œuvre d’une écriture subtile et courageuse. À bien des égards.
Mazel torve !
Suivant l’adage voulant que « l’enfer soit pavé de bonnes intentions », la cinéaste montre dans cette autopsie d’une relation censément amoureuse comment le prédateur a su capturer sa proie en se parant de toutes les vertus et masquant ses travers. Avenant, affichant de jolies manières, nanti du prestige social (bonne situation, belle réputation au sein de la communauté d’expatriés et des autorités religieuses), Jacques semble en effet bien sous tous rapports. Qui peut supposer sous ses dehors si (trop) prévenants son vrai visage de tyran domestique ? La mise en place de la sujétion commence tôt par la confiscation de la liberté de Gil, ouvrant à une savante entreprise de dévalorisation personnelle.
Pour exercer sa sape retorse, l’époux abusif s’appuie de surcroît sur une interprétation de la pratique religieuse particulièrement indulgente pour les hommes et volontiers restrictive pour les femmes — il s’agit ici du judaïsme mais, surprise !, on peut transposer ce penchant pour l’orthodoxie ou le fondamentalisme asservissant les épouses dans tous les cultes. Si l’on ajoute l’aveuglement coupable de rabbins englués dans des interprétations archaïques, c’est à des siècles de traditions rétrogrades méritant un dépoussiérage salutaire que la cinéaste s’attaque ici à travers le calvaire de Gil.

De l’art d’être un monstre
Si tu penses bien rappelle L’Amour et les Forêts (2023) de Valérie Donzelli — et il y a évidemment quelque chose de troublant dans le fait de voir Niels Schneider camper ici le rôle du bourreau quand sa compagne à la ville, Virginie Efira, incarnait la victime dans le film pré-cité. Notons qu’une grande injustice accompagne en général ce type d’œuvres mettant en scène des monstres ou des salauds. Car il faut bien, pour que la fiction et que l’incarnation soient crédibles, que des comédiens prêtent leur corps au personnage. Or, plus leur interprétation est réussie, plus ils suscitent d’antipathie contre leur personnage et contre eux-mêmes… alors qu’on devrait les féliciter pour la qualité terrifiante de leur travail. « Il faut séparer l’artiste de l’œuvre », rappelle-t-on souvent. Ce fut vrai pour Melvil Poupaud, ça l’est encore ici pour Niels Schneider.

Si tu penses bien de Géraldine Nakache (Fr.-Bel., 1h34) avec Niels Schneider, Monia Chokri, Clémentine Célarié… Sortie le 16 septembre 2026.
***
Sham de Takashi Miike
Japon, de nos jours. Yabushita, un instituteur apprécié par tous, voit du jour au lendemain sa vie détruite après que des accusations de harcèlement particulièrement cruelles ont été proférées à son endroit par la mère d’un élève. Accablé par sa hiérarchie, vilipendé par la communauté scolaire, traqué par la presse, Yabushita plaide le complot alors que tout semble l’incriminer. Et si, en fait, il était la victime d’un acharnement aussi abject qu’infondé ?
Adoptant successivement le point de vue de la mère, puis celui du professeur vilipendé, Sham rappellera sans doute au public français la construction de L’Innocence (2023) de Kore-eda… traitant également d’une suspicion de maltraitance d’élève. Sans doute les deux cinéastes nippons ont-ils puisé à la même source ; en l’occurrence des faits s’étant produits dans l’Archipel. Mais là où Kore-eda romançait du côté de la trajectoire des enfants, Kore-eda s’intéresse plutôt au récit originel et à la mécanique brute, sauvage, de la destruction délibérée d’une existence.
Cas d’école
En écrivant sa 🔗tirade la calomnie pour Le Barbier de Séville, Beaumarchais se doutait-il qu’elle serait deux siècles plus tard toujours d’actualité ? Elle anticipe même avec une stupéfiante acuité l’action des tribunaux populaires contemporains institués par les réseaux sociaux, si prompts à relayer les sentences infamantes et les jugements infondés, au mépris de toute instruction contradictoire, à l’abri de l’anonymat — l’opinion publique s’estimant collectivement la légitime arbitre des élégances morales en s’auto-décrétant d’une probité immaculée.
Sham est un douloureux cas d’école : il révèle qu’une parole peut être prise pour argent comptant, pour peu qu’elle soit affirmée avec des arguments d’autorité et qu’elle prétende relayer celle d’une victime vulnérable. Par lâcheté, conformisme ou sensationnalisme, personne ne va s’enquérir de l’honnêteté de l’accusateur ; et la cible est aussitôt condamnée par la communauté, soucieuse d’afficher sa solidarité afin d’afficher sa vertu par contraste. Force reste heureusement (bien que difficilement) à la loi pour rétablir la vérité et les débrouiller des mensonges, sans pour autant expliquer les motifs d’un tel acharnement pervers.

Pas de vagues !
À bien des égards, Sham (“simulation”, en anglais) est l’antithèse de 🔗Fjord puisqu’on y voit des institutions publiques — l’école — s’aplatir devant des parents d’élèves tous puissants et préférer sacrifier un de leurs membres au nom du “pas-de-vaguisme“. Ce faisant, ils laissent également un enfant, prétexte de toute cette affaire, dans les mains de parents manipulateurs. On objectera qu’il n’y a pas en l’occurrence d’arrière-plan religieux comme celles alimentant le contexte du film de Mungiu ; on trouve en revanche des questions de racisme, sujet tout aussi sensible au sein la société japonaise.
Takashi Miike (qu’on sait ne pas craindre les effets gore) opte ici pour une mise en scène globalement classique, quasi-hollywoodienne, se prêtant bien à l’issue tribunalesque. Il faut dire qu’il n’a pas besoin d’ajouter d’effets superfétatoires tant la tension est forte et l’interprétation subtile : on n’est pas près d’oublier la glaçante et marmoréenne Kô Shibasaki, ni le désarroi du malheureux Go Ayano.

Sham de Takashi Miike (Jap., 2h09) avec Go Ayano, Kô Shibasaki, Kazuya Kamenashi, Kaoru Kobayashi… Sortie le 16 septembre.
***
Histoires de la nuit de Léa Mysius
Nora vit avec son compagnon Thomas et leur fille Ida dans une ferme loin de tout, qu’ils partagent avec Cristina une peintre italienne. Travaillant en ville, la jeune femme vient d’obtenir une promotion et s’apprête à rentrer chez elle où se prépare une soirée d’anniversaire. Elle ne se doute pas que des invités non désirés l’attendent également, surgis du passé longtemps occulté pour lui réclamer leur dû. L’enfer va commencer…
Histoire d’une déception continue. Léa Mysius avait impressionné avec son premier long, Ava (2017) ; adoubée par la suite comme scénariste par Desplechin, Audiard ou Claire Burger, elle avait participé à l’écriture de films très estimables (Roubaix, une lumière, Les Olympiades, 🔗Langue étrangère). On en avait presque oublié sa deuxième réalisation, Les Cinq Diables (2021) pataquès ténébreux entre fantastique et polar essoré. La cinéaste a certainement retenu la leçon puisqu’elle renonce à ici à se disperser, se focalisant sur le genre noir. Est-ce pour autant satisfaisant ? Pas vraiment, hélas.

Nuit blanche
Drame rural se déroulant quasiment en temps réel, Histoires de la nuit devrait être continûment oppressant, organiquement dérangeant ; il se révèle surtout pesant de longueur, malgré des ruptures qui créent un faux rythme encore plus désagréable. On pourrait à la rigueur supporter cet inconfort s’il n’y avait en plus la difficulté d’adhérer aux personnages. Le filiforme Bastien Bouillon en paysan ou l’impassible Hafsia Herzi en figure duplice ne sont guère crédibles ; Benoît Magimel ne l’est pas assez en vraie menace — on croirait son partenaire dans Truands (2007), Philippe Caubère. Seule la paire Alane Delhaye/Paul Hamy parvient à susciter un authentique sentiment d’angoisse qu’on pourrait qualifier de lynchien tant il joue sur l’étrangeté et la répulsion. Pas assez, cependant, pour se relever la nuit…

Histoires de la nuit de Léa Mysius (Fr., 1h54) avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon, Monica Bellucci, Tawba El Gharchi, Paul Hamy, Alane Delhaye… Sortie le 16 septembre 2026.
***
L’Invitation de & avec Olivia Wilde
San Francisco. Prof de musique, Joe rentre chez lui bien décidé à se reposer. Quelle n’est pas sa (mauvaise) surprise lorsqu’il découvre que son épouse Angela a invité leurs voisins du dessus — un couple très bruyant lorsqu’il fait (souvent) des galipettes. Échouant à annuler la réception, Joe consent à les accueillir mais veut saisir la première occasion pour parler des nuisances sonores. Il n’imagine pas la tournure que va prendre la soirée…
Depuis que Cesc Gay a sorti Sentimental (2020) tout le monde — au sens premier du terme — se croit obligé de reprendre cette pièce de théâtre filmée pour quatre personnages puisque l’on compte déjà pas loin de dix remakes un peu partout sur la planète. Il faut dire que les investissements de production sont dérisoires (un quasi huis clos en studio, zéro figuration ; un quatuor de comédiens ayant envie de s’encanailler avec un sujet un peu olé-olé) et donc de nature à engendrer une rentabilité satisfaisante. Cela, à condition évidement d’opérer un minimum d’adaptation culturelle/régionale de l’argument original, histoire de montrer que, si le sujet est universel, on a su se donner la peine de bosser. Mouais.

Déclinaison sur le déclin
La transposition étasunienne ne change rien à l’affaire : du théâtre filmé demeure du théâtre filmé ; un sujet de coucheries bourgeoisement plat ne prendra pas davantage de relief parce que les acteurs sont sympa, que le film contrefait par moments une esthétique de cinéma indépendant ou prétend longer les rivages de la provocation en parlant échangisme, fumette ou véganisme. Autant perfusé de “bons mots” qu’une sitcom (ou qu’une pièce, on y revient) donnant l’occasion à Seth Rogen de cabotiner jusqu’à plus soif, L’Invitation ne sert pas à grand chose, si ce n’est à rien. Si vous voulez du transgressif dans un dispositif voisin, tout en assistant à (et effectuant) quelque chose de politiquement incorrect, revoyez Carnage de Polanski.

L’Invitation de & avec Olivia Wilde (É.-U., 1h47) avec également Seth Rogen, Edward Norton, Penélope Cruz… Sortie le 16 septembre 2026.
***
La Ligne bleue de Marie Dumora
L’Alsace, de nos jours. La réalisatrice est allée dans les environs du Struthof — la où se tenait un camp de concentration durant la Seconde Guerre mondiale — pour interroger les lieux et les témoins de ces événements tragiques. Près de quatre-vingt ans après, une foule de souvenirs et de meurtrissures entaillent encore la mémoire de la région…
Course contre le temps, ce film collecte in situ des paroles inédites, montre des documents et des vestiges — en tout cas, ceux qui ont été préservés en dépit d’une certaine incurie politique — ou encore la mobilisation de jeunes avides de préserver l’héritage de cette mémoire douloureuse en effectuant des fouilles. Globalement, le film est inattaquable sur son fond et son utilité, surtout aujourd’hui. Reste que l’urgence comme la gravité du sujet n’interdisent pas de considérer la forme de l’objet filmique. Structurer mieux ou considérer davantage les composantes audio-visuelles d’un documentaire n’ôte rien à son message ni à sa force, bien au contraire.


La Ligne bleue de Marie Dumora (Fr., 2h04) documentaire… Sortie le 16 septembre 2026.


