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Franck Thilliez (“L’Autre moi”) : « Avec nos grands méchants, on est peut-être encore en-dessous de la réalité. »

Dernière modification le 17/06/2026 à 14:34
Par Vincent RAYMOND Publié le 17/06/2026
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Temps de lecture : 18 min.
Franck Thilliez est à Grenoble et il vous a à l'œil / Photo : © Vincent Raymond
Franck Thilliez est à Grenoble et il vous a à l'œil / Photo : © Vincent Raymond

Dans “L’Autre moi”, Franck Thilliez plonge une amnésique dans de sombres cauchemars d’autant plus effrayants qu’elle est somnambule. Au même moment, des policiers enquêtent sur d’étranges corps mutilés retrouvés dans les environs de Grenoble. C’est justement dans la capitale dauphinoise que l’on rencontre l’auteur pour un entretien-fleuve…

Au moment de la parution de L’Autre moi voici quelques semaines, une actualité faisait la Une des journaux : l’histoire d’un bateau de croisière foyer d’une épidémie à hantavirus. La tentation est trop grande pour ne pas faire un détour par une de vos œuvres précédentes, Le Grand Voyage (2012). Surtout si l’on ajoute que l’héroïne de L’Autre moi porte un prénom de voyante, Sibylle… Alors, y a-t-il chez vous quelque chose de l’ordre du devin ?

Franck Thilliez : Il y a eu cette actualité assez incroyable autour du bateau, si terrible que ça paraît une bonne idée de roman. Effectivement j’avais écrit en 2014 Pandemia et avant, une nouvelle qui raconte l’histoire d’un bateau immobilisé en pleine mer sur lequel un virus se répand. On a donc l’impression que l’histoire se répète puisque Pandemia parle de la propagation d’un virus. Un peu ce qu’on a vécu pendant le Covid quelques années plus tard. 

Beaucoup l’ont lu à ce moment-là, pendant le confinement, pour se divertir. Et ils ont découvert ce qui était en train d’arriver. Tous ces termes qu’on employait — patient zéro, R₀, propagation, les masques, la fermeture, etc. — étaient déjà dans le livre. Ils se sont dit : « mais comment vous avez imaginé cette histoire ? Comment vous avez deviné ? » En fait, c’est simplement beaucoup de recherches. Parce que pour chacun de mes livres, j’aime bien me documenter, me rapprocher de spécialistes. À l’époque, en 2014, j’avais voulu écrire une histoire sur les virus. parce que ça m’intéressait. Donc je m’étais rapproché des chercheurs de l’Institut Pasteur de Lille pour savoir comment fonctionne une pandémie.

Ils m’avaient dit : « tu sais, les pandémies, ça a toujours existé, ça continuera à exister. Si ça se passe, voilà ce qui va se produire pour une grippe, pour un Ebola etc. », Ils avaient déjà des documents qui essaient de prédire ce qui se passerait. À partir de ces documents, j’ai écrit Pandemia. Donc, oui, c’était une expérience vraiment troublante d’inventer une fiction et de voir, finalement, que quelques années plus tard, la réalité est venue rejoindre la fiction.

L’Autre moi s’inscrit dans une zone territoriale bien précise : la région grenobloise. Qu’est-ce qui a présidé à ce choix géographique si intimement lié à l’histoire ?

Oui, une grande partie du livre se passe dans le coin. Il y a une enquête criminelle menée par deux flic travaillant au siège de la PJ locale, boulevard Maréchal-Leclerc. Ils se baladent entre Grenoble et Valence : le premier cadavre qu’ils vont découvrir est situé vers le lac du Chambon. le long de la Romanche, ils vont trouver un corps balancé dans la pente, donc ils vont osciller dans tous ces environs-là. L’autre partie, avec Sibylle, se déroule dans la forêt de la Grande Chartreuse. On est quand même dans le coin.

Grenoble, ça marche bien parce qu’il y a toutes ces montagnes très proches : en quittant la ville, on peut avoir des endroits très mystérieux et très rapidement inquiétants.

Franck Thilliez

Alors, pourquoi Grenoble ? Moi, j’aime beaucoup les ambiances de montagne. Même quand le temps est un peu pourri, ça crée une ambiance incroyable, puisqu’on voit les montagnes autour prises dans les nuages. C’est vraiment ce que j’imagine quand j’écris les histoires : ça ça crée des vraies ambiances de polar. Donc Grenoble, ça marche bien parce qu’il y a toutes ces montagnes très proches : en quittant la ville, on peut avoir des endroits très mystérieux et très rapidement inquiétants.

Et puis ça marchait bien aussi au niveau de l’intrigue : comme j’ai une enquête criminelle, j’ai besoin pour des soucis de crédibilité d’avoir une grosse antenne de police criminelle — et il y en a une basée à Grenoble. Ça me permet de créer cette enquête de manière très réaliste. Et puis, je suis quand même né à Annecy, donc j’ai un peu de sang montagnard dans les veines, même si j’habite assez loin, du côté de Lille.

Le réalisme est un souci constant dans votre œuvre. L’Autre moi débute pourtant dans un contexte ressemblant à du fantastique absolu, avec des emboîtements d’histoires, de rêves… Jusqu’où pensez-vous qu’il est possible d’aller dans le surnaturel avant de reprendre les rails du réel ?

C’est pour ça que les lecteurs aiment les romans : ils ont des explications, ils peuvent se produire dans notre vrai monde. Ce ne sont pas des romans fantastiques mais des thrillers qui trouveront une explication et des causes tout à fait réalistes. Il n’y a pas d’intervention divine, de magicien qui débarque. Quand on lit ces histoires-là, on a besoin d’explications plausibles à la fin, parce qu’on se fait des hypothèses, on espère que toute l’histoire va se tenir. Mais j’aime vraiment bien flirter avec ces limites-là, être un peu à la frontière entre la réalité, la fiction, basculer légèrement dans ce qui n’est pas compris, dans ce qui n’est pas explicable scientifiquement. 

Parfois, quand on se réveille, on ne sait plus trop si on l’a vécu ; si les souvenirs qu’on a sont bien réels, si on les a vraiment vécus tels qu’on les imagine… On a tous des souvenirs de 8 ou 9 ans, voire un peu plus jeune ; des souvenirs parfois bizarres dont on se dit : « mais est-ce que ça s’est vraiment passé comme ça ? » Et puis votre frère ou votre sœur va vous raconter exactement la même scène en vous disant : « non, ce n’était pas du tout ça, notre père n’était pas là » ou « ça s’est passé ailleurs » C’est vraiment très troublant… 

J’aime bien jouer avec ces frontières dans mes romans — tout ce qui est la mémoire, la perte de mémoire… Est-ce que ça se perd vraiment ? Est-ce qu’on peut récupérer cette mémoire perdue ? Je pense par exemple à La Faille (2023) où je jouais aussi avec les expériences de mort imminente — c’est-à-dire des gens dont le cœur s’arrête, qu’on réussit à ramener et qui ont vu des choses. Ces gens le vivent à différents endroits du monde, dans différentes cultures… C’est intéressant parce que ça permet de créer des fictions en se raccrochant à des choses réelles. La science ne l’explique pas ; elle essaye en tout cas de l’expliquer. Quand la science n’explique pas tout, ça laisse une porte ouverte à l’imaginaire.

Restons sur les rêves. Certains films (comme Inception) les matérialisent en montrant à quel point ils sont des lieux étranges et décalés tout en ressemblant à la réalité Dans L’Autre moi, vous créez des “variations” de rêves, comme des dérivées mathématiques autour d’un même songe. Comment avez-vous procédé ?

C’est vrai que les rêves ont une place : ils font partie de l’histoire. Le personnage de Sybille est somnambule : elle se lève la nuit de manière complètement inconsciente et fait des actions qui peuvent être bizarres ou dangereuses. En même temps elle fait des rêves très étranges, et quand on la voit se coucher à la fin d’un chapitre, on sait qu’elle va rêver, et qu’on va lire le rêve. Je voulais qu’il y ait du danger en permanence ; parce qu’on est dans le thriller, on sait qu’il va lui arriver des choses et que ce qui est en train de se passer dans sa tête est vraiment troublant.

Dans les thrillers, le rêve est délicat à gérer et à écrire. Vous lisez l’histoire d’un personnage en train de vivre tout un tas d’aventures et d’un seul coup, vous savez que vous êtes en train de lire un rêve. Ça peut vous ennuyer : le rêve ne fait pas avancer son histoire. Vous voulez continuer à voir ce qui va lui arriver quand elle sera réveillée. Il fallait que je résolve ça en intégrant le rêve comme un élément qui, non seulement, fait partie intégrante de l’histoire mais aussi apporte un danger. 

C’est une idée géniale que j’avais trouvée dans un film des années 1980, Les Griffes de la nuit — ça va parler à tous ceux de ma génération qui l’ont vu. Dans ce film, à chaque fois que des adolescents s’endorment, ils savent que dans leur rêve Freddy Krueger — un monstre avec de grandes griffes et un visage brûlé — peut vraiment les tuer.

Je ne pouvais évidemment pas créer ça parce que là, on aurait été dans le fantastique, mais je voulais créer un danger. Et comme Sibylle est somnambule, lorsqu’elle se couche le soir et qu’elle sait qu’elle va faire un cauchemar, elle a très très peur. Parce qu’elle est capable de se lever pendant qu’elle dort et de faire des choses pouvant mettre sa vie en danger. C’est intéressant d’interagir entre rêve et réalité : même quand on est dans le rêve, on pourrait très bien se dire c’est peut être la réalité. Il y a ce jeu au delà de l’intrigue et quelque chose de beaucoup plus psychique dans la tête de ce personnage.

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Comme dans Le Syndrome E, on retrouve dans L’Autre moi des corps privés de leur yeux. Est-ce parce que l’œil est constitutif de l’identité, à l’instar de la mémoire — un autre de vos sujets fétiches ?

Oui, c’est vrai, et c’est assez terrifiant. Le premier meurtre sur lequel les deux policiers vont, c’est un corps qui a été balancé le long des berges de la Romanche. Quand on voit le visage, les yeux ont été prélevés. Dans la mécanique du thriller, c’est quelque chose qui marche très bien, parce qu’évidemment, quand on est lecteur, on se dit : « mais quel malade a pu faire une chose pareille, pourquoi il prend les yeux ? »

Après, il y a ce rapport à l’identité par rapport aux yeux. Dans L’Autre moi, je vous ai parlé de la mémoire, Sibylle a eu un terrible accident un an plus tôt, où son visage a été complètement détruit. Elle a eu une reconstruction complète du visage, ce qui fait que son visage d’aujourd’hui n’est plus du tout le sien. Ça, on le sait dès le début. Les flics, eux, trouvent un corps dont le visage a été détruit et dont on a prélevé les yeux. Quand il y a destruction, ça veut souvent dire qu’il y a une volonté du criminel d’anonymiser la victime ; de tout faire pour ne pas qu’on sache qui elle est. En général, les yeux, ça ne ment pas. Voler les yeux de quelqu’un, c’est quelque part voler son identité donc ça crée beaucoup de mystères…

Poursuivons avec l’acte de “voir”. Nous évoquions la prescience au début de notre entretien et le fait que Sibylle soit un prénom de voyante. Ce choix n’est pas fortuit…

Alors il y a cette raison-là à la base, Et puis, je ne sais pas comment l’expliquer, quelque chose qui a trait au jeu que j’aime bien faire avec l’écriture, “Sibylle”, c’est un peu comme “labyrinthe” C’est un nom où l’on ne sait jamais où on doit mettre le Y : avant ou après le I. Alors j’ai beaucoup joué avec, évidemment, dans le roman, mais aussi parfois avec l’écriture elle-même. Mais vous verrez, faites bien attention au prénom de Sibylle, ça devrait vous parler un peu…

Le “mal” est partout, sous n’importe quelle forme, sous n’importe quelle figure.

Franck Thilliez

Dans L’Autre moi, on trouve aussi la mention d’un célèbre fait divers, 🔗l’Affaire du Fantôme d’Heilbronn, que Bernard Minier a aussi évoquée dans H (2025) et qui vient ajouter une dose de réel supplémentaire. Est-ce que vous guettez et répertoriez ce genre d’histoires pour vous les réapproprier dans vos fictions ?

Oui, on est très consommateurs de faits divers, nous les auteurs de romans policiers. Déjà, ça nous confronte à la réalité et à ce qu’est le monde criminel aujourd’hui, dans sa banalité. Parce que ça peut frapper n’importe qui dans n’importe quelle région de France, les grandes villes ou les villages les plus reculés — parfois, les histoires les plus terrifiantes se passent là où on s’y attend le moins.

Ça nourrit évidemment nos histoires, ça nous donne des idées et nous montre que le “mal” est partout, sous n’importe quelle forme, sous n’importe quelle figure. Et quand parfois on pense exagérer dans nos histoires en se disant : « là, c’est pas crédible ; jamais un être humain ferait une chose pareille ni aurait l’esprit aussi tordu pour imaginer une telle situation », à chaque fois il y a un fait divers qui tombe dans le vrai monde, que même moi je n’aurais pas réussi à imaginer — ne serait-ce que le dernier très médiatisé, l’affaire Pélicot. Avec nos grands méchants, on est peut-être encore en dessous de la réalité.

Nos livres sont ultra contemporains et bien documentés. Ils racontent des histoires d’aujourd’hui avec une police d’aujourd’hui, en essayant d’être précis dans les procédures. Donc tout ce qui a trait à l’ADN, à la téléphonie, aux ordinateurs, on y fait attention parce que cela fait partie aujourd’hui de l’enquête criminelle. On ne peut plus écrire des enquêtes à la Agatha Christie, où le policier débarque, piétine tout et puis résout le crime par sa simple déduction. On aimerait bien, parce que c’est romanesque, mais on est obligé malheureusement (et aussi heureusement) de faire avec le monde d’aujourd’hui, donc avec les technologies d’aujourd’hui.

Après, toute l’astuce et tout notre savoir-faire de romancier, ça va être d’éliminer ce qui n’est pas intéressant d’un point de vue romanesque. Parce que débarquer sur une scène de crime, ce qui est téléphone, bornage, tout ça, c’est pas forcément intéressant. Il faut que ça vienne des personnages, qu’ils réfléchissent, que le fameux flair du flic et son intuition — Sharko pour moi et Servaz pour Minier par exemple — permettent de résoudre et pas les machines. Donc on dit : « les téléphones ça n’a rien donné ; on n’a pas trouvé l’ADN » ; comme ça, ça va être vraiment le flic à l’ancienne qui va réussir à résoudre tout Donc oui, ça nécessite une veille à la fois policière et technologique.

Franck Thilliez, L’Autre moi, Fleuve éditions, 456 pages (6h de lecture), 22,95€.

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