Dans “L’Étrangère”, Gaya Jiji suit Selma, réfugiée syrienne à Bordeaux se retrouvant écartelée entre l’avocat l’ayant aidée pour dossier de régularisation et son mari qu’elle croyait disparu dans les geôles d’Assad. Conversation avec la réalisatrice lors des Rencontres du Sud et des Rencontres de Gérardmer
Vous êtes-vous inspirée de parcours existants pour raconter le parcours de Selma ?
Il y a une grande partie de moi dans ce film. Je partage beaucoup de choses avec Selma, dans son parcours sentimental et psychologique, ces rencontres dans un nouveau pays avec des gens qui peuvent changer votre destin — et révéler des choses sur vous que vous ne connaissiez pas. En même temps, j’ai fait un grand travail de documentation sur tout ce qui concerne le voyage que beaucoup de Syriens ont fait à l’époque pour avoir le statut d’exilé — moi, je n’ai pas fait ce voyage-là. Après, tout ce qui est drame, ce n’est pas autobiographique..
Dans les films, c’est souvent un homme qui fait ce voyage — ça commence un peu à changer parce qu’il y a des réalisatrices justement qui mettent des femmes dans cette situation. En faisant mon travail de documentation j’ai rencontré des femmes qui ont fait ce voyage toutes seules — parfois très jeunes : 20 ans. J’ai vraiment voulu que ça soit une femme qui ait le courage de partir seule ; qui ose tomber amoureuse.
Le film illustre la procédure dite “de Dublin” qui oblige les réfugiés à résider dans le premier pays européens où ils ont été arrêtés…
Il y a une grande absurdité, un côté un peu kafkaïen, dans cette procédure de Dublin. Je ne comprenais pas pourquoi on devrait rester dans ces pays comme la Hongrie ou la Bulgarie alors qu’ils ne veulent pas du tout accueillir des étrangers. Ils sont membres de l’Union Européenne, donc ils obligent les migrants à laisser leurs empreintes là-bas parce qu’ils y sont arrêtés — ce qui complique beaucoup leur parcours une fois ils arrivent en Allemagne, en France, en Suède ou dans d’autres pays.
Vous avez choisi avec Zar Amir une comédienne elle-même étrangère, mais aussi Alexis Manenti. Était-ce parce qu’étant issu d’une culture serbe et corse, il pouvait lui aussi éprouver le sentiment d’entre-deux de Selma ?
Pendant toutes les années d’écriture du film, j’ai pensé à l’actrice qui pouvait jouer ce rôle : c’était quelque chose qui me travaillait parce que je ne trouvais pas vraiment ce que je cherchais chez des actrices syriennes ou du monde arabe. Et quand j’ai vu Zar dans Les Nuits de Mashhad d’Ali Abbassi, j’ai eu tout de suite un déclic : c’était Selma, ça ne pouvait pas être quelqu’un d’autre. J’ai appris ensuite son histoire, très cruelle, avant de quitter son pays : elle aussi était passée par là. Ce n’était pas voulu, mais ça nous a beaucoup aidés pour nous retrouver toutes les deux, pour travailler ce rôle.

Pour Alexis, je ne savais pas qu’il avait la double-nationalité. C’est quand j’ai vu Le Ravissement que j’ai trouvé qu’il avait à la fois une sorte de fragilité et de retenue qui correspondaient vraiment au personnage de Jérôme — l’avocat dans le film. Et c’est comme ça que je l’ai choisi. Quand je l’ai rencontré la première fois, il m’a dit : « j’ai beaucoup aimé le film parce que ma mère est serbe, elle était aussi étrangère. Ça m’a beaucoup touché, je l’ai vue un peu dans le film. » C’est pour ça qu’il a voulu jouer.
Donc, c’était des choses pas vraiment voulues ni cherchées, mais qui sont arrivées. Et je trouve que les deux ont beaucoup aidé parce qu’ils savaient ce que c’est, justement, d’être étranger, de laisser son pays derrière, de débarquer sur une nouvelle terre et commencer une nouvelle vie.
Ce personnage masculin, un peu éteint, est un peu à l’écart des archétypes d’avocats. Comment l’avez-vous écrit ?
C’était vraiment le personnage le plus difficile à écrire dans le film parce que il ne fallait pas tomber dans un cliché ni dans une caricature du bourgeois français — même si par la suite, on apprend que c’est quelqu’un qui vient d’un milieu plus modeste. C’était un personnage qui tenait sur un fil ; quelqu’un dans la retenue et qui doit dégager aussi beaucoup d’émotions. À l’écriture on a beaucoup travaillé sur les gestes, la façon de parler, les mots qu’il va prononcer. Quand j’ai commencé à travailler avec Alexis, je voyais que lui aussi, c’est quelqu’un qui a une grande fragilité dans la vraie vie, une grande sensibilité ; ça m’a beaucoup aidée de travailler avec lui. Sur le tournage, on a même retravaillé des dialogues ensemble.
L’écriture du personnage du mari de Selma tient lui aussi de la dentelle : il y a tellement de potentialités dans ses réactions, dans ce qu’il peut devenir…
Jérôme est un personnage qui est un peu seul et étranger, mais sans avoir la même histoire tragique que les deux personnages de Selma et de son mari. Le mari a une histoire très tragique derrière lui : il vient de sortir de l’enfer et d’échapper à la mort. C’est vrai qu’il y avait aussi une dentelle à faire : il a encore un long chemin pour se construire et il arrive dans ce nouveau pays en pensant qu’il va retrouver la femme qu’il a toujours connue, dont il était toujours amoureux. Et là, il découvre que cette femme n’existe plus. Il a un peu tout perdu.
Malgré ça, je n’ai pas voulu du cliché de l’homme oriental à travers la violence. Il va se faire violence et décider à un moment de laisser le choix à Selma. Il la libère parce qu’il se rend compte que sa femme est amoureuse d’un autre. C’est aussi quelqu’un qui fait un long chemin pour se reconstruire après ce qu’il a vécu.
Comment avez-vous défini la photo, où les lumières nocturnes et les ombres sont dominantes ?
Dès le départ, j’ai ai demandé à mon chef op’ de travailler sur le premier tiers du film — ce que j’appelle la partie de la survie du personnage — dans une lumière un peu fade, très discrète. Cette lumière peut rendre la ville un peu floue pour Selma, parce que elle n’existe pas pour cette ville — et cette ville n’existait pas pour elle non plus. Au fur et à mesure, on a essayé de travailler la lumière pour qu’elle devienne un peu plus présente quand elle commence à rencontrer Jérôme et qu’il y a l’histoire d’amour — mais toujours avec de la discrétion. Selma commence à être plus présente, elle peut montrer aussi une sorte de sensualité. Avec le retour du mari, on a décidé de revenir dans une lumière qui rend les choses plus fades et aussi plus étouffantes. Et à la scène finale, le grand soleil, c’est parce que c’est le moment de la vraie libération du personnage féminin.
La ville en question c’est Bordeaux. L’avez-vous choisie parce qu’il s’agit quasiment du point le plus occidental de l’Europe, donc le plus éloigné de la Syrie ? Ou bien y avait-il des raison de production ?
J’ai vécu quelques mois à Bordeaux. Et quand j’ai commencé à écrire le film, je ne voyais pas du tout le film dans une grande ville cosmopolite comme Paris ou Marseille. Une ville où on peut trouver des repères quand même assez facilement, où il y a beaucoup d’étrangers… Bordeaux est une ville quand même bourgeoise, où il y a des communautés étrangères. Je voyais que ces communautés étrangères restaient à part : il n’y a pas ce mélange qu’on voit à Paris. Je voulais donc que ça soit à Bordeaux parce que là, Selma peut être encore plus isolée : elle n’a vraiment pas de repères. Et je trouvais aussi que cette ville n’a pas beaucoup été exploitée visuellement alors que c’est une belle ville.
Au scénario, on trouve à vos côtés plusieurs noms dont celui du réalisateur Mehdi Ben Attia. Quels ont été leurs apports ?
Il y avait un côté personnel dans le projet, mais j’avais aussi besoin de collaborer, d’avoir un point de vue extérieur surtout par rapport à la dramaturgie. Notamment l’histoire d’amour : à quel moment cette histoire va arriver, comment elle va évoluer. Mais aussi pour travailler le tiraillement de cette femme et l’évolution du personnage du mari.
Le titre adresse un clin d’œil évident à Camus…
🔗L’Étranger est un roman que j’ai lu plusieurs fois, que j’aime beaucoup. Quand j’ai choisi le titre, je trouvais que c’était amusant de refaire le titre de Camus, mais au féminin. Après, dans le roman, il y a des dimensions très différentes que mon film. Je voulais surtout raconter ce que ça veut dire d’être étranger et d’aborder ce mot-là à travers un mélo, un drame sentimental…

L’Étrangère de Gaya Jiji (Fr., 1h42) avec Zar Amir, Alexis Manenti, Amr Waked, Megan Northam, Grégoire Monsaingeon, Marine Berceaux, Saad Lostan, Samu Al Hindi… Sortie le 24 juin 2026.


