Des répétitions théâtrales tournant au cauchemar et une fillette qui s’envole (sans ailes mais avec une plume) atterrissent dans les salles cette semaine. Entre autres…
De la Comédie-Française de Martin Darondeau & Bertrand Usclat
Comédienne au Français, l’indécise Nina va présenter dans trois heures sa première mise en scène avec la troupe. Est-ce lié au fait qu’elle a choisi, Macbeth — la pièce maudite de Shakespeare —, les ennuis se mettent à pleuvoir en cascade. Actrice absente, acteurs superstitieux ou drogués, découverte d’infidélité conjugale, décors bancals, absence de solution de garde, présence de ministre dans la salle… La liste des raisons de ne pas lever le rideau ne cesse de s’allonger. Mais dans la Maison de Molière, on n’annule pas une représentation !
Bien que descendant direct de différentes formes d’arts scéniques, le cinéma ne manque jamais une occasion de leur rappeler combien il s’en distingue. On rapporte souvent cette anecdote d’un Billy Wilder racontant pince-sans-rire son expérience de spectateur à l’opéra : « la représentation commençait à huit heures. À minuit, je regardai ma montre : un quart d’heure s’était écoulé. » — et c’était du Wagner, en plus ! Là où le théâtre claquemure le public avec les artistes dans la fixité d’un même présent, le cinéma leur propose grâce au luxe du montage de multiples variations de temporalité, de lieux, de focalisations, de plans, de durées… Comment concilier les atouts des deux formes sans tomber dans le principe absurde (et soporifique) du “théâtre filmé” ? De la Comédie-Française en apporte une virevoltante réponse.
Règle du jeu…
Avouons-le, il y a encore un bon quart de siècle, la Comédie-Française était une autorité respectable mais nimbée d’austérité. Et le poids des siècles, ainsi que certaines traditions grotesques liées au respect de la hiérarchie (sans parler de ses intrigues de cour dignes de Racine), risquaient de fossiliser l’édifice dans son marbre. Dès les années 1990, l’arrivée de sang neuf à l’administration comme parmi la troupe a favorisé une meilleure porosité avec le “monde extérieur” — notamment le cinéma. Gagnant des talents, la Maison de Molière a perdu de sa morgue sans déchoir ni se compromettre ; De la Comédie-Française en est en quelque sorte, sinon l’accomplissement, du moins l’illustration.

Semi-film de commande (puisque réalisé sous l’œil bienveillant de l’institution, en partie à sa demande et avec sa collaboration), cette première œuvre écorne suffisamment les travers du Français pour éviter d’être suspectée d’hagiographie. Son secret ? Un savant mixte d’auto-dérision, de rythme et d’intelligence comique, placé dans les mains des premiers concernés : les comédiens de la troupe qui jouent ici, dans tous les sens du terme. Et l’on devine qu’ils prennent un plaisir supérieur dans cet exercice de chambrage majuscule.
… et règle de trois
Sans doute parce qu’il ne s’agit pas d’une entreprise où se célèbrent l’entre-soi, ni la boutique hôte (malgré un intermède un brin publicitaire qu’endosse avec ce qu’il faut d’élégance l’impeccable Benjamin Lavernhe). Ce qui prévaut d’abord ici, c’est l’aventure de Nina en proie à la déflagration intérieure d’une Loi de Murphy exponentielle, parfait prétexte pour décliner une galerie de figures et de professionnels gravitant en ce lieu. Accessoirement, la règle des trois unités du théâtre classique confirme ici sa stupéfiante pérennité.

Enfin, comment résister à cette réunion de talents, chacun déployant sa propre vis comica et apportant sa nuance à l’ensemble. Bien sûr, il y a Pauline Clément, centre de l’’attention, mais quel plaisir de voir enfin Julien Frison dans un rôle conséquent à l’écran ; Christian Heck drôle comme il ne l’a jamais été en régisseur ; Laurent Stocker tragique sans jamais être ridicule… On peut s’amuser en outre à guetter les caméos visuels et sonores puisque tout un chacun ici est membre de l’illustre compagnie. Sauf 🔗Bertrand Usclat & Martin Darondeau, derrière la caméra, mais ils mériteraient pour services rendus, d’être faits sociétaires honoraires.
En résumé…
Vous aimez le théâtre ? Allez voir ce film célébrant la dévotion et l’abnégation des artistes, étoiles microbiennes dans le cosmos d’un spectacle. Rouages indispensables à l’accomplissement de l’œuvre collective, ils n’en sont pas moins hommes et femmes soumis à leur passions intimes ; des écheveaux d’imperfections et de contradictions faits pour ne pas s’entendre et qui, pourtant, à chaque représentation, se transcendent pour parvenir à renouveler un miracle.

Vous détestez le théâtre ? Courez le voir, pour savourer ce jeu de massacre total et jouir de la manière dont les egos y sont malmenés — un pur concentré de 🔗Schadenfreude ! Au bout du compte, vous éprouverez sans doute de la compassion pour les personnages ainsi que la malheureuse metteuse en scène. Vous admirerez également l’architecture interne d’un bâtiment historique des cintres aux coulisses sans avoir à vous y rendre. Et surtout, vous ressortirez avec la certitude que le 7e Art était bien le seul à même de restituer cette délicieuse sarabande infernale…

De la Comédie-Française de Martin Darondeau & Bertrand Usclat (Fr., 1h15) avec Pauline Clément, Laurent Stocker, Julien Frison, Marina Hands, Adeline D’Hermy, Danièle Lebrun, Sefa Yeboah, Christian Hecq, Serge Bagdassarian, Séphroa Pondi, Florence Viala, Guillaume Gallienne, Benjamin Lavernhe, Françoise Gillard, Nicolas, Chupin, Elissa Alloula, Nicolas Lermeau, Gilles David, Suliane Brahim, Julie Sicard, Éric Ruf… Sortie le 22 juillet 2026.
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La Fille dans les nuages de Philippe Riche
Providence a 11 ans et ce qu’elle adore, c’est la lecture. Surtout les récits d’aventures des Sentinelles de la terre écrits par son voisin Octavius. Un beau jour, elle apprend que la plume servant à rédiger ces histoires est magique : ce qu’elle imprime sur le papier se produit dans le monde réel. Mais aussi qu’il faut user de son pouvoir pour empêcher une catastrophe de se produire en Afrique. N’écoutant que son courage, Providence décide de s’y rendre en volant, grâce aux pouvoirs de la plume et accompagnée par son inséparable cochon d’Inde, Airbag…
Il fut un temps où l’animation française se cherchait une place et une forme dans le cosmos mondial. Et puis les auteurs, artistes ou techniciens ont imposés leur voix, y compris face aux colosses hollywoodiens et nippons. Venu de la bande dessinée, passé par la télévision (Code Lyoko, Les Lapins crétins…) où il a étoffé son bagage, 🔗Philippe Riche signe ici son premier long métrage
qu’on pourrait qualifier de conte à rebond ou de fable multiple.

Providentiel !
Sur le motif connu du voyage initiatique, il offre sa jeune orpheline-héroïne (au prénom ô combien symbolique de Providence) un buddy movie aventureux, aux enjeux considérables : rien moins que la sauvegarde du monde vivant. Leçon de vie et de philosophie face à la tentation de la facilité, La Fille dans les nuages renvoie au passage une image déplorable de la sphère adulte — mais n’est-elle pas la fidèle à la réalité ? On apprécie les ambitions humanistes sans êtres pontifiantes de ce film, autant que l’interprétation des comédiens en charge des voix, qui s’écartent de leur registre habituel (notamment Jamel Debbouze) pour vraiment composer leur personnage. Une jolie surprise.

La Fille dans les nuages de Philippe Riche (Fr.-Bel., 1h28) animation à partir de 6 ans avec les voix de Louane Emera, Jamel Debbouze, Grégoire Ludig… Sortie le 22 juillet 2026.


