Un an après “Marco, l’énigme d’une vie”, Aitor Arregi est déjà de retour avec “Maspalomas” levant le voile sur la situation des homosexuels dans les EHPAD en Espagne. Conversation avec le cinéaste.
Maspalomas arrive juste après 🔗Marco. Dans les deux cas, vous traitez d’hommes âgés — par ailleurs en rupture avec leur famille —, des personnages qui sont habituellement dans l’angle mort de la représentation cinématographique. Est-ce le fait du hasard ?
Aitor Arregi : Ce n’est pas intentionnel : nous n’avons pas cherché à aborder ce sujet de manière “stratégique”. Mais il est vrai que de nombreuses forces inconscientes agissent sur nous, nous faisant souvent préférer tel thème à tel autre, tel personnage à tel autre… Certes, dans ces deux derniers cas, il s’agit de personnes âgées — mais dans nos films précédents Handía, Loreak et Une vie secrète, les personnages étaient beaucoup plus jeunes. Ce sont surtout des personnages qui ont besoin d’entreprendre un voyage d’acceptation et de connaissance d’eux-même. C’est assurément pourquoi cela nous attire ; cela exige assurément qu’ils soient des protagoniste dotés d’un passé — un passé marqué par de nombreux nœuds émotionnels.
Comment avez-vous travaillé avec Jose Mari Goenaga sur ce film et pourquoi avoir choisi ici ce thème queer ?
Pour vous donner un peu de contexte, nous avons une société de production. Nous y travaillons à quatre : trois réalisateurs et un producteur. Chaque réalisateur apporte ses idées, puis nous en discutons. De ces discussions émergent d’autres pistes et finalement, nous finissons par coréaliser les films à deux, parfois à trois…
Pour Maspalomas, Jose Mari a soulevé la question du problème existant chez les personnes âgées queer et LGBTQ+ qui, lorsqu’elles entrent en EHPAD, ne peuvent plus exprimer leur identité sexuelle et se retrouvent donc à la cacher. Ce sujet nous a fascinés ; à titre personnel je l’ai trouvé original : c’est un problème de société qui n’a pas été abordé, du moins en Espagne — je ne sais pas pour la France. Lorsqu’on fait des recherches, on constate que peu de films traitent de cette homophobie intériorisée par l’environnement du personnage et par le personnage lui-même.
L’un des aspects les plus précieux et les plus puissants du cinéma est qu’il ouvre une fenêtre sur l’inconnu. J’ai vu là une formidable opportunité d’aborder la communauté LGBTQ+ sous un angle souvent méconnu : d’une part, les problèmes rencontrés en EHPAD, de l’autre la manière d’aborder des sujets tabous comme l’homosexualité et la sexualité chez les personnes âgées. C’est un point essentiel du film, et je tenais particulièrement à le porter à l’écran. José Mari et moi étions d’accord.
À quel moment de l’écriture le personnage de la fille de Vicente est-il arrivé ?
Elle apparaît pratiquement dès le début de l’écriture. Lorsqu’on écrit un film, l’élément déclencheur — pour Maspalomas, une personne qui cache son homosexualité dans une maison de retraite — peut être très intéressant, mais cela ne vous donne que 20 minutes. Il faut développer l’histoire pendant l’heure et demie suivante. Au final, c’est l’histoire d’un personnage qui doit démêler des nœuds émotionnels provenant de son homophobie intériorisée et de sa relation complètement brisée avec sa fille.

Ce film parle aussi des différents secrets que nous portons en tant qu’êtres humains — non seulement Vicente avec son histoire personnelle, mais aussi sa fille qui vit dans le secret, fille d’un homme gay qui ne l’a jamais révélé publiquement ni partagé avec son entourage. Elle a aussi le besoin d’entreprendre sion cheminement vers la paix intérieure avec son père. Je pense que nous sommes grosso modo tous et toutes dans des placards — des grands, des petits, qui sont définitivement fermés, qui sont ouverts… Je pense que les êtres humains se mettent le plus souvent de manière inconsciente dans des placards. Et pour conclure, Maspalomas est un immense placard.
Justement, pourquoi avoir choisi Maspalomas et pas Sitges ou Torremolinos ? Pour le contraste de lumière avec San Sebastian ?
Je ne connaissais pas Maspalomas, qui est la première destination touristique gay d’Europe. Je n’en avais aucune idée. Jose Mari nous en avait parlé brièvement ; l’idée lui est venue après un séjour à Maspalomas qui l’a surpris. J’ai moi-même été surpris lors de ma première visite de découvrir une immense communauté, principalement composée de touristes de passage, majoritairement des hommes gays norvégiens, français, anglais, allemands, italiens et espagnols, bien sûr. Rien que pour ça, je pense que c’est plus important que Torremolinos ou que Sitges, pour ne citer que quelques-unes des destinations gays les plus établies d’Espagne. Géographiquement, c’est aussi assez remarquable. Il y a des dunes, qu’on voit au début du film ; On a l’impression d’être dans un film d’aventure.
Et puis il y a un quartier gay-friendly, un centre commercial appelé Jumbo, avec plein de boutiques, de bars, etc. C’est unique en Europe, à ce que j’ai compris. En plus, il y a plusieurs festivals annuels ; c’est très spectaculaire, coloré et animé… Cela contrastait très bien avec l’histoire que nous voulions raconter dans l’EHPAD. Au final, Maspalomas devient un espace géographique, mais aussi un état d’esprit évocateur pour Vicente. Il retourne constamment mentalement à Maspalomas lorsqu’il est à l’EHPAD. Nous avons vraiment aimé ce contraste entre le Vicente heureux de sa vie à Maspalomas et le Vicente qui doit se réinventer et s’adapter à sa nouvelle réalité à Saint-Sébastien.
Vous faites intervenir un personnage “abstrait” dans le film : le Covid, qui se manifeste dans l’histoire comme un épi-phénomène. À présent que nous avons un peu de recul, percevez-vous une différence entre l’avant et l’après Covid dans la société espagnole ?
J’ai des doutes, car je pense que beaucoup de choses vont changer, mais beaucoup d’autres, non. Permettez-moi de vous donner un exemple : en Espagne, la vie nocturne a perdu beaucoup de son attrait. Les gens profitent surtout de ce qu’on appelle le tardeo, c’est-à-dire de 18h à 22h. C’est un exemple un peu simpliste, mais il illustre le fait que, selon moi, le Covid a indéniablement eu un impact en termes d’habitudes sociales. Beaucoup d’angoisses traversant la société aujourd’hui, en Espagne et dans le monde entier, sont liées au Covid. Je n’ai aucun doute là-dessus.
Quant à notre film, bien sûr, nous voulions inclure le Covid car nous avons écrit scénario pendant la pandémie. Et avec le Covid un phénomène très similaire à celui que nous souhaitions explorer dans le film s’est produit : nous avons été contraints de nous replier sur nous-mêmes, nous cacher. Nous avons pensé qu’il serait très intéressant d’y réfléchir. Je veux profiter de cette occasion pour dire que nous avons rejoint métaphoriquement ce que j’ai mentionné plus tôt : le fait que chacun a son placard “placard”. Dans ce cas précis, c’était obligatoire : nous avons tous dû suivre les consignes.
J’ai le sentiment de manquer d’outils pour réfléchir à la manière dont le Covid a pu modifier notre fonctionnement. Pour comprendre son influence, nous aurons encore besoin de temps, d’outils et d’une analyse beaucoup plus large que les seules perspectives sociologiques, psychologiques, économiques, culturelles ou spirituelles. Je serais ravi si vous pouviez me recommander un livre ou des réflexions d’un expert, d’un philosophe – un philosophe en particulier, cela m’intéresse – pour expliquer un peu mieux la société avant et après le Covid. Parce que cette question revient souvent. Je ne sais pas comment l’exprimer parce que ça me dépasse, je suis désolé.

Le point de vue de Vicente semble guider la caméra, en accentuant sa solitude. Était-ce intentionnel ?
Oui, absolument. Lors de la préparation de la mise en scène, nous avons décidé de rester très proches de lui, presque à ses côtés, pour comprendre sa psychologie et nous connecter à ses émotions. Nous ne voulions rien cacher, car Vicente est un personnage en proie à de profonds troubles intérieurs, et parfois très antipathique ; parfois serein, parfois non et nous ne voulions pas le dissimuler.
Beaucoup nous ont dit : « Vicente, quand il fait ceci ou cela, eh bien, je ne l’aime pas. J’aurais préféré qu’il fasse un autre choix.» Mais nous étions convaincus que devions raconter son histoire en tenant compte de ses moments d’antipathie. C’est ainsi, selon moi, qu’une histoire peut être plus riche. Certains aiment Vicente tel qu’il est, d’autres non… Si ça ne leur plaît pas, ce n’est pas grave. On adorerait qu’ils l’aiment mais Vicente est comme il est et c’est non négociable : c’est Vicente. On l’aime comme ça parce qu’on aime ce genre de personnages au cinéma.

Maspalomas de Aitor Arregi & Jose Mari Goenaga (Esp., 1h55) avec José Ramón Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Uranga… Sortie le 24 juin 2026


