Un couple depuis longtemps divorcé est contraint de renouer pour accomplir un chemin de croix devant l’administration catholique. Tel est le point de départ de “C’est quoi l’amour ?“, Grand Prix de l’Alpe d’Huez où Fabien Gorgeart retrouve Lyes Salem. Conversation aux Rencontres du Sud.
Pourquoi avoir situé cette histoire à Rouen ?
Fabien Gorgeart : C’est une ville que j’ai découverte pour le tournage et qui pourtant avait cette particularité d’être sur ma carte d’identité puisque j’y suis né. Mes parents y sont restés un mois et demi après ma naissance. Je n’ai donc jamais connu Rouen. Alors, quand on a eu l’aide de la Région Normandie et qu’il a fallu choisir où l’histoire se passait, j’ai foncé à Rouen, c’était une occasion de la découvrir et je savais que Rouen — comme Avignon — a été la Cité des Papes ; que c’était la ville aux cent clochers… C’était assez chargé. Tout de suite, j’ai visité l’église Jeanne d’Arc, où mes parents se sont mariés — on la voit dans le film. J’ai sauté sur cette occasion de renouer avec un passé que je ne connaissais pas.
Par rapport à La Vraie Famille, vouliez-vous davantage pousser les curseurs de la comédie ?
FG : Quand le sujet s’est présenté à moi, j’ai sauté sur l’occasion de le faire. Je me suis dit que ça allait me faire du bien d’aller vers la comédie lorsqu’on m’a parlé des procès en nullité de mariage. Mon producteur, qui me connaît bien, m’a dit de regarder ça de près. En explorant la question, en faisant ce travail d’enquête, en rencontrant des prêtres, des gens ayant fait cette démarche, des avocats, j’ai vu le potentiel de comédie à l’intérieur. Et puisque j’avais fait un mélodrame, c’était pas plus mal d’y aller.
La Vraie Famille était un film sur le déchirement. Là, c’est un film sur la conciliation
Fabien Gorgeart
Cela a-t-il été plus facile au niveau de l’écriture ?
FG : Il faudrait que j’en fasse plusieurs pour voir à la fin qui gagne ! J’ai mis deux ans et demi à l’écriture pour La Vraie Famille ; neuf mois pour celui-là. Il a donc été plus rapide. Je pense pas que ça soit lié au fait que ce soit une comédie mais à un moment donné où on est aligné avec son inspiration, où les choses nous paraissent plus évidentes, sur ce que ça raconte… C’est vrai aussi que la procédure, le procès, étaient un appui narratif.
Avez-vous rencontré des prêtres par souci de réalisme ?
FG : Complètement. J’ai eu la chance en plus de rencontrer le père Danto qui est le doyen en la faculté en droit canonique de Paris qui a été extrêmement généreux : j’ai passé des heures avec lui, j’ai encore ses enregistrements. Il avait à cœur de trouver comment ça pourrait marcher pour mon film. Lors de la première recherche que j’avais faite, j’avais rencontré des gens ayant effectué la démarche ; je m’étais un peu raconté des choses… Évidemment, j’avais très envie que ça aille jusqu’à Rome : ça m’amusait de fait, symboliquement ; surtout c’était intéressant. Ça devenait quasiment un film d’aventures : commencer dans un centre commercial pour finir à Rome ! Tous les procès en nullité n’y vont pas ; il y en a très peu en France. Et puis le système a changé.

C’est avec lui que je discutais : comment on fait, qu’est-ce qu’on met en place pour que ça puisse marcher ? D’ailleurs, c’est quelqu’un qui j’ai hâte de montrer le film ; peut-être qu’il ne sera pas content de certaines libertés que j’ai prises. En tout cas, c’était une procédure qui très inspirante par rapport à ce que j’avais envie de raconter. J’ai aussi rencontré trois avocates ecclésiastiques dont une avec qui j’ai tissé une super relation, à qui j’ai fait lire le scénario et qui m’a donné beaucoup dans tout ce qu’elle m’a dit. Sur la manière dont on pouvait interpréter telle ou telle loi, sur comment on réfléchit à la question… Avec des personnes, d’autres religions, elle participe à des réunions où chacun de s’interroge sur ce que c’est que l’amour, le couple et comment à l’intérieur de ça on inscrit sa foi.
Reverdy disait : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». Ici, il y a des preuves verbalisées — lors du discours final — et des preuves montrées via les images du premier mariage. Celui-ci n’est pas un flash-back classique mais une vidéo tournée comme une séquence d’archives…
FG : La chance que j’ai eue, c’est que Laure [Calamy, NDR] et Vincent [Macaigne, NDR] se sont mariés, donc c’est leur film de mariage [sourire]. Non, c’est pas vrai, j’adore faire cette blague. Pour moi, cette séquence (et ce qui l’enrobe), était le cœur du film. Dans la scène d’avant, ils sont sortis de chez l’avocate qu’ils se disent : « finalement, on s’est mariés comme ça, on s’est séparés comme ça, notre histoire n’était peut-être pas grand-chose, ça ne veut rien dire pour notre fille. » Et dans cette scène, ils regardent une trace — forte — de leur amour. Le film devait l’incarner à ce moment-là de manière très forte.
Tout le boulot de cette scène-là a été assez passionnant à faire. On l’a tournée en se mettant dans la situation d’un vrai mariage. Vous en voyez très très peu dans le film, mais on a tourné beaucoup : toute une journée a été prise pour ça : la scène de la cérémonie de l’église, la déambulation dans la ville, l’arrivée dans le bar… Moi, j’avais une caméra et je faisais comme si c’était le frère qui filmait le mariage ; la cheffe-opératrice allait choper plein de choses et on pouvait se compléter à deux. Et après, c’est ce que vous voyez dans le film.
Quels effets avez-vous utilisés pour obtenir le grain d’époque : du matériel vintage, du de-aging ?
FG : On avait fait des tests avec des effets spéciaux, qui m’inquiétaient un peu, parce qu’on avance très vite sur cette question : dans certains films, on voit qu’il y a un truc qui ne va pas sur le grain de peau. Ce que je savais, c’est que comme on utilisait des caméras dégueulasses, ça effacerait cette netteté-là. Et que ça marcherait. On a fait tout de suite des essais en prépa et on a vu que c’était quand même super : on avait juste à choisir quel degré de rajeunissement qu’on leur faisait pour que ça ne soit pas trop. En fait, c’est parce qu’elle se regarde elle-même qu’on prend la mesure du rajeunissement. Ça, pour moi, c’est une pure question de cinéma. Tout le film était concentré là : sur ce que le cinéma peut faire pour raconter le passé, le présent, par cette superposition d’eux deux. Et faire un flashback qui n’en est pas un, ça m’amusait beaucoup déjà à l’écriture.
Le choix de Laure Calamy pour incarner Marguerite était-il une évidence ?
FG : Au démarrage de l’écriture, j’ai écrit pour Lyes et Mélanie : j’ai très vite pensé à eux, leurs personnages me sont apparus évidents : il fallait qu’ils soient dans cette histoire. Ensuite, pour le couple Laure et Vincent, c’est quand je me suis dit : à quel vieux couple je crois dans le paysage des comédiens que je connaissais que j’ai pensé à eux très vite. Parce que Laure et Vincent c’est une sorte de vieux couple : ils ont fait Conservatoire ensemble ; Laure a joué dans les premières pièces de Vincent et surtout, je les ai découverts dans un très beau moyen métrage qui s’appelle Un monde sans femme de Guillaume Brac, qui raconte une histoire d’amour qui n’arrive pas à se faire. Ils sont devenus ce qu’ils sont devenus depuis et j’avais vraiment envie de ne pas avoir que l’un ou l’autre : c’était vraiment les deux. Donc j’ai eu la chance que les deux acceptent.
Lyes, qu’avez-vous apprécié dans le scénario lorsque Fabien vous l’a proposé ?
Lyes Salem : Ce qui m’a séduit au départ, c’est le fait qu’un ancien couple ait besoin de se replonger dans son histoire et fasse remonter la mémoire de son intimité charnelle, qui va déborder sur le présent. La proposition de cinéma que le scénario faisait était séduisante. Ensuite, il y avait une envie de continuer à travailler ensemble ; et finalement d’endosser les différents chemins que le metteur en scène, l’auteur vous propose.
Pour le personnage de Sofiane, ce que j’ai ressenti assez rapidement (et ce sur quoi on s’est mis d’accord au moment de travailler) c’est cette espèce d’acceptation qu’il allait avoir de ce qu’allait vivre sa compagne ; l’intuition rapide de ce par quoi elle allait passer. Non seulement il l’accepte, mais en plus, il l’accompagne jusqu’au moment où il ne peut plus. La porte d’entrée pour mon travail, c’était que le personnage devenait une des réponses possibles à la question que pose le titre.
Sofiane vit avec Marguerite depuis presque une quinzaine d’années — ils ont une fille de 14-15 ans. La prémisse, le contrat de ce que va être le film, c’est le personnage de Sofiane qui ouvre et qui lit la lettre [dans laquelle l’ex mari de Marguerite, Fred, lance la procédure pour obtenir la nullité de leur mariage, NDR] ; il est donc le premier à en prendre connaissance. Il a cette intuition qu’une zone de turbulence arrive. Alors il reste un peu retrait. Il comprend et accepte que Marguerite soit troublée par son passé mais ce qui lui pose problème, c’est qu’elle ne supporte plus le présent. C’est là-dessus que j’ai travaillé pour le personnage.
Travailler avec des personnes que l’on connaît, cela peut-il faciliter les choses ou bien inciter à mettre la barre plus haut pour déjouer l’habitude ?
LS : Il est évident qu’il y a des mécanismes, des réflexes qui se mettent en place, tout à fait nobles, qui peuvent faire avancer les choses très vite. Mais on peut aussi s’encroûter. Une image me vient en tête : je suis un passionné d’aérospatial et une compagnie comme Air France, par exemple, ne fait jamais voler un commandant de bord et un copilote trois ou quatre fois ensemble, parce qu’elle ne veut pas qu’ils prennent trop d’habitudes. Cela fait partie des choses où il faut être attentif l’un à l’autre : si l’on est trop en confiance avec l’autre, alors on ne fait pas attention et ça devient accidentogène.
Dans notre métier, il me semble qu’il y a un risque énorme, c’est la complaisance. Quand on est trop à l’aise, qu’on a trop l’impression que : « ah, ça va marcher. » Je m’en méfie beaucoup — je ne dis pas que c’est systématique, mais ça peut arriver quand on est toujours avec les mêmes personnes. Retravailler avec quelqu’un, c’est toujours se mettre dans un endroit de risque. L’artiste en a besoin. Ça ne veut pas dire que dans tout ce que je fais, il y a du risque ; ça va dépendre aussi de ce qu’on me propose. Mais dès qu’il y en a, ça me plaît beaucoup. Et travailler avec quelqu’un avec qui j’ai déjà travaillé c’est toujours intéressant.
Concernant mon cheminement avec Fabien : peut-être que ça va évoluer mais pour l’instant son univers c’est beaucoup la famille, un endroit que j’ai très envie de servir parce que ça fait partie de mes valeurs. Le compagnonnage comme acteur avec un auteur, c’est pour moi la plus importante des choses. Si je devais devais garder une seule chose de ce métier, je pense que ce serait ça.
Cela détermine-t-il vos choix de rôles ?
LS : Ça peut. Après, je le vis avec Fabien et puis avec un autre metteur en scène… Les gens dont je comprends la nécessité artistique et avec lesquels je me sens à l’aise, alors il n’y a aucune raison que je décline. J’ai plutôt envie d’abonder dans leur sens : ça fait partie du récit que j’ai envie de me faire en tant qu’artiste, en tant que comédien.
Ressentez-vous aussi le même sentiment chez les comédiens que vous dirigez lorsque vous êtes réalisateur ?
LS : Peut-être un tout petit peu différemment. Mon “sillon” de réalisateur est un peu plus chahuté. Il passe aussi par un autre territoire — le territoire algérien — et donc un autre imaginaire, et les choses, vous l’aurez compris, ne sont absolument pas simples en ce moment. Donc je dirais que j’ai un peu moins le choix ; je fais un petit peu avec ce qu’il est possible de faire…

Fabien, avez-vous fait répéter les comédiens en amont du tournage ?
FG : Non, ils étaient tous très pris. On a passé du temps à lire par exemple avec Lyes et Vincent. Laure était toujours en tournage c’était très compliqué : on a juste pu faire une sorte de lecture-répèt’ avec Jean-Marc Barr et elle. Après, j’avais confiance dans ces comédiens : on avait un plan de travail juste, mais dans la manière dont j’ai tourné — en laissant du temps aux scènes, en tournant sur la longueur… — j’avais confiance dans le système qu’on allait mettre en place pour que ça advienne sur le tournage. On a fait un peu de répétitions de danse pour la scène finale, mais c’était une demi-journée.
LS : Il y a eu à peu près la même chose sur le film précédent : la méthode de travail de Fabien c’est que les premières séquences qu’on tourne, on les fait dans la longueur. Pas forcément l’entièreté de la séquence mais en tout cas un plan où tout le monde est dans le cadre. Et ce plan-là en général va susciter beaucoup de prises. Un peu comme si on se mettait d’accord sur les règles du jeu. Fabien profite de ce moment-là pour amener les uns et les autres à l’endroit de jeu qui lui est nécessaire. On va mettre plus ou moins de temps à le trouver, mais une fois que tout le monde l’a trouvé, on s’est compris, les choses sont en place et on peut partir.
Est-ce lié au fait que vous êtes aussi metteur en scène de théâtre?
FG : Je suis d’abord metteur en scène de cinéma avant d’être metteur en scène de théâtre. Mais je n’ai pas encore beaucoup d’analyse et de recul sur comment l’un nourrit l’autre ; je sais pour l’instant que l’un me “lave” de l’autre. C’est-à-dire qu’il n’y a pas du tout le même rapport à l’image, au comédien, au travail… Donc ça me fait oublier et je suis très content de revenir : « ah, c’est vrai qu’un film, on le fait comme ça » Le temps qu’on passe dans un théâtre n’est pas du tout le même temps qu’on passe sur un plateau. Donc ça, c’est assez agréable pour moi. Le trait d’union étant le travail des comédiens.

Lyes, vous avez été à l’affiche des trois derniers Grand Prix du Festival de l’Alpe d’Huez. Est-ce un hasard ?
LS : Oh, un hasard, je ne pense pas. La comédie est quelque chose dans lequel je me sens très à l’aise. Et puis j’ai eu la chance d’avoir ces propositions et qui m’ont à chaque fois rendu très heureux.
FG : On a eu la chance qu’à chaque fois que Lyes est dans un film, il a un Grand Prix. C’est comme ça.
LS : Effectivement, on a eu le Grand Prix trois fois de suite. C’est vrai que la comédie est quelque chose qui me plaît beaucoup. Après, j’ai un film qui va arriver qui est tout l’inverse : Les Derniers Jours de R.M de Amin Sidi-Boumediène, avec qui j’avais fait avec qui j’avais fait Abou Leila il ya quelques années. On est totalement dans un autre univers, dans du Lynch… Comme acteur, tout me séduit à partir du moment où j’ai envie de suivre le ou la réalisatrice. Mais c’est vrai que je suis né dans la comédie.
Finalement, Fabien, “C’est quoi l’amour ?”, est-ce une question que vous vous êtes posée tout au long de votre parcours ?
FG : (sourire) En tout cas, tout au long de l’écriture de celui-là, c’est sûr ! D’une certaine manière, le film vient clôturer une sorte de trilogie sur l’amour — qui n’est pas que celui d’un couple. Sur comment une famille se dessine, aussi, avec des questions d’amour qui ne sont pas forcément les questions de lien ou du sang… J’avais aussi envie que le film commence comme une sorte de comédie de remariage et que plus on avance, plus la question s’élargisse. Pas qu’au couple, justement. Parce que c’est toute une famille qui se fait embarquer dans une histoire de couple. Un élargissement à l’image du personnage de Céleste qui commence dans un téléphone portable et finit par clôturer et redistribuer toutes les cartes.
Vous parlez de clôturer une trilogie. Pensez-vous réellement être arrivé « au bout de ce chemin », pour reprendre une réplique importante du film ?
FG : En tout cas, je sens que j’ai fait le tour d’une question. Peut-être qu’il faudra refaire un tour plus tard, mais pas tout de suite. J’ai besoin de rire, raconter d’autres histoires, d’aller m’interroger sur d’autres récits. Mais oui, j’ai eu ce sentiment-là. J’avais envie de terminer aussi sur une note plus légère par rapport au film d’avant La Vraie Famille, qui était un film sur le déchirement. Là, c’est un film sur la conciliation. En tout cas, je sens que, puisque je suis en train de faire le prochain, qu’il est temps que j’aille ailleurs.
Puisqu’au fur et à mesure de ces trois films, vous avez créé une troupe, une “famille de cinéma”, avoir clôturé ce chapitre vous permet-il d’en ouvrir d’autres avec cette même troupe ?
FG : Alors ça, c’est en plein questionnement, plein d’interrogations tout ça, puisque là je suis en cours d’écriture. J’espère plutôt que ça plante les graines. Il est hors de question de clôturer quoi que ce soit sur cette question-là. Est-ce que c’est sur le prochain, celui d’après, mais Lyes, Mélanie — il s’agit d’eux surtout, puisqu’ils étaient dans le film d’avant — sont des gens et des comédiens qui m’inspirent beaucoup. J’aime à dire comme une blague (mais c’est un peu vrai) que si j’étais un homme, j’aimerais bien être comme Lyes Salem. C’est la figure d’homme un peu incarnée qui, je pense, va continuer de m’inspirer.

C’est quoi l’amour ? de Fabien Gorgeart (Fr., 1h48) avec Laure Calamy, Vincent Macaigne, Lyes Salem, Mélanie Thierry, Céleste Brunnquell, Saül Benchetrit, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Marc Barr, Aurélia Petit… Sortie le 6 mai 2026.


