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Reem Kherici (“Pour le plaisir”) : « Pourquoi s’interdire le plaisir, pourquoi le juger ? »

Dernière modification le 29/06/2026 à 20:34
Par Vincent RAYMOND Publié le 09/05/2026
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Temps de lecture : 14 min.
Ne vous y trompez pas, le sujet est bien sérieux / Photo : © Vincent Raymond
Ne vous y trompez pas, le sujet est bien sérieux / Photo : © Vincent Raymond

Comédie sentimentale décalée greffée sur une trame de biopic, “Pour le plaisir” est un film hybride prenant des chemins détournés pour parler d’un sujet sérieux : le plaisir féminin. Derrière (et un peu devant) la caméra, Reem Kherici, croisée aux Rencontre du Sud et aux Rencontres de Gérardmer…

Entre le désir d’une comédie sur un sujet de société et un biopic, quel a été le point de départ de Pour le plaisir ?

Reem Kherici : Les deux sont liés. Le sujet sur les deux créateurs du Womanizer existait et on m’a proposé le fil. Mais à ce moment-là, ce sujet ne m’intéressait pas. J’ai décidé d’aller creuser plus en profondeur pour savoir quel pouvait être le lien et l’adéquation entre le sujet et moi. Evidemment, je suis une femme — pas une femme libérée, bien que j’aie fait ce film. Je suis assez pudique, issue d’une éducation assez conservatrice. Pouvoir avoir une réflexion sur ce sujet, et savoir à quel point il avait une résonance pour moi et mes sœurs, ça m’a donné l’envie de mettre le pied à l’étrier, de travailler le sujet, de comprendre qu’en fait, j’étais pleinement concernée. Non que je sois anorgasmique, mais parce que c’est un sujet tabou et nécessaire pour nous les femmes, pour vous aussi les hommes.

Je me suis demandée à quel moment j’allais pouvoir créer un pont élégant, sincère et drôle — parce que je pense que l’humour est un vecteur de transmission — qui dédramatise souvent les sujets profonds. C’était l’obligation absolue pour moi. D’une part parce que je suis maman et à aucun moment je n’ai envie que mes enfants un jour ne soient mal à l’aise parce que j’ai traité ce sujet — bien que je ne sois pas l’actrice principale. D’autre part, parce que je suis femme et qu’au nom des femmes, il était pour moi important de montrer une certaine forme de respect — donc de non “trashitude”. On parle de notre plaisir et ce n’est pas sale, ni honteux, ni malaisant. 

C’est-à-dire ?

J’aurais été incapable de pouvoir filmer quelque chose de malaisant parce que ça l’aurait été pour le public. Or, je mets le public en premier lieu dans ma construction de personnage, dans l’empathie qu’on peut avoir. Je n’ai pas envie de mettre mon public mal à l’aise. Au contraire : ce film a pour but de libérer la parole. Et si ça met mal à l’aise, ça va entretenir un tabou. Alors que si on se rend compte qu’on est capable de parler de manière élégante et avec humour d’un sujet aussi important, un sujet millénaire, là, il y a un point intéressant pour moi en tant qu’artiste.

S’agit-il d’une forme d’éducation sexuelle pour adultes ?

On peut le voir comme une forme d’éducation sexuelle, je n’aurais pas cette prétention. Je dirais que c’est une forme de divertissement… allez, éducatif !

 « C’est pourquoi, sur le fondement du plan 40/3, prise 4 de ce tournage, j’engage la responsabilité de la synchro.”  / Photo : © Marie-Camille Orlando

Pourquoi n’interprétez-vous pas le rôle principal ?

J’avais envie de filmer la femme avec précision, amour et quand même de la sacraliser. Mon ego n’est pas assez démesuré pour me filmer dans ce genre de circonstances ! Malgré tout, j’ai aussi une certaine pudeur. Même si mon personnage n’est pas dénudé, je pense que jouer cela et être en même temps le metteur en scène du film m’aurait mise un peu mal à l’aise vis-à-vis de mes chefs de postes. Donc j’ai décidé de ne pas camper le premier rôle par pudeur, par précision et parce que j’avais envie vraiment de mettre mon actrice sur un piédestal. Ça aurait été peut-être un peu trop prétentieux si ça avait été moi. 

Avez-vous eu du mal à convaincre vos deux comédiens principaux ?

Pas du tout. Quand j’ai proposé le rôle à Alexandra Lamy, elle a décroché le téléphone : « écoute, j’ai très envie de travailler avec toi, mais je suis prise jusqu’à 2026. » Je lui ai dit : « lis le scénario, il y a des histoires qui ne peuvent pas attendre d’être racontées. » Elle m’a appelée quelques heures plus tard : « On est dans la merde, il va falloir qu’on trouve une solution pour tourner très vite ! » François Cluzet, qui est un vrai féministe, a a tout de suite été interpellé par le sujet. Il a tout de suite senti qu’il il y avait quelque chose de moderne et de nécessaire. Sa femme, Narjiss Cluzet, a énormément appuyé en disant : « François, tu ne peux pas passer à côté de ce film qui est nécessaire en 2025 ».

Vous montrez la fille du couple plus coincée que ses parents. Est-elle représentative d’une génération moins à l’aise avec les choses du sexe ou bien gênée que ses parents accèdent à une forme de libération ?

Selon moi, peu importe l’âge qu’on a : on a tous une sexualité et une approche de la sexualité très différentes. Cela vient de l’éducation, de notre histoire personnelle… Dans le cas précis de Mitty Hazanavicius qui joue le rôle d’Elsa, elle est très mal à l’aise par rapport à ses parents. Même si on est clairement issu d’un rapport sexuel, on n’a pas envie d’avoir de détails.

À travers Pour le plaisir, j’ai voulu dresser plusieurs portraits de femmes et chaque femme dans le film a une sexualité différente : Camille, qui joue la caissière à la FNAC, est assez libérée, assez cool, pas vulgaire ; la sœur d’Alexandra Lamy, qui a pourtant reçu la même éducation qu’elle, s’est construite probablement en opposition à sa sœur ou à sa mère… En fait, on est chacun des individus et on a chacun notre forme de penser. C’était justement très important pour moi d’avoir des femmes de couleurs, d’origines, de sexualité et d’âges différents, Et c’est mon rôle en tant que metteur en scène de mettre en lumière les femmes dans leur beauté, leur différence, leur folie. Ce film est un joli portrait de femmes malgré tout, au-delà d’être le portrait d’un couple.

“C’est quoi l’amour ?”, “Mon grand-frère et moi”, “Sauvons les meubles”, “Cinque secondi”, “Pour le plaisir” en salle le 6 mai 2026

La mère du personnage joué par Alexandra Lamy apparaît par ailleurs très psychorigide…

Elle est conservatrice. Comme beaucoup de mamans, elle a voulu éduquer des filles de bonne famille — et “être de bonne famille“, ça veut dire que ce ne sont pas des “filles faciles“ — par extension, qu’elle devrait peut-être attendre le mariage pour coucher. En tout cas, on imagine que la mère est née en 1940, donc en 1960, c’était vraiment ces croyances et ce qu’elle va faire croire à ses filles. C’est un vrai sujet, la transmission : quelles sont nos croyances et comment on peut casser ces schémas. 

Ça m’a beaucoup questionnée aussi sur ma liberté — et je ne suis pas libre. Je sais pas si je suis contente de pas être libre ; je sais pas si j’aurais pas préféré être un peu plus légère, avoir une éducation un peu plus cool, moins de prise de tête, plus dans le lâcher prise, dans le plaisir. En vrai. Pourquoi s’interdire le plaisir, pourquoi le juger ? C’est des vraies questions que je me suis posée en écrivant ce film et ce film m’a fait beaucoup de bien parce que je me suis vraiment moi-même remise en question sur mes propres croyances. Ça ne se fait pas en deux secondes ; ce n’est pas parce que j’ai envie d’y croire que je suis légère demain : ça prend du temps, ça prend un film, ça prend des débats avec vous….

Les personnes qui me connaissent bien arrivent à lire comme un livre ouvert dans mes films (…) je peux dire que ce sont mes bébés, je les aime profondément (…) Je peux être une lionne sur un plateau (…) ou en promo, où je veux accoucher de ces bébés et qu’ils soient beaux, aimés et respectés.

Reem Kherici

Construire et jouer un personnage de psy comme celui de Pour le plaisir doit être très jouissif… 

La psy que je joue, c’est finalement la réalisatrice que je suis, c’est-à-dire quelqu’un qui va décider d’aborder un sujet, d’expliquer la thématique à un personnage qui est Alexandra — par extension, le public — et qui ne sait pas trop quel est le sujet. En campant le personnage de Victoria, qui dit qu’il faut que la parole se libère, qui explique pourquoi les femmes peuvent être anorgasmiques ou mal à l’aise avec ce sujet-là, c’est finalement moi, la réalisatrice, qui prend la parole.

En ayant quelque chose de complètement exubérant…

Mais je le suis dans la vie ! (sourire) Pour vous dire la vérité, dans chaque film, il y a des objets de décoration qui viennent de chez moi. Donc, chez la psy, il y en a beaucoup et je peux vous garantir qu’il y a des statues personnels… Les chefs déco débarquent chez moi tout le temps ; ils le savent, c’est ma manière de me sentir bien. Ils viennent avec des cartons, mon appart est vidé : des coussins ou des plantes partent… Je joue avec mon propre stylo à plume. Ça m’aide à être vraie. Je suis aussi assez animale ; c’est une manière de marquer mon territoire, probablement.

Même le stylo joue un rôle dans le film ! / Photo : © Marie-Camille Orlando

Tous mes films sont, d’une certaine manière, une sorte de thérapie. J’ai besoin d’infuser une histoire et elle doit avoir une résonance personnelle avec moi. Les personnes qui me connaissent bien arrivent à lire comme un livre ouvert dans mes films ; il y a des sous-textes tout le temps. C’est ce qui peut aussi créer la sincérité d’un propos et surtout l’envie de défendre un projet pendant 3, 4 ou 7 ans comme Chien et Chat. Il faut que ça vienne des tripes. C’est là que je peux dire que ce sont mes bébés, je les aime profondément. Comme pour mes fils, je peux être une lionne sur un plateau et me battre pour quelque chose. Ou en promo, où je veux accoucher de ces bébés et qu’ils soient beaux, aimés et respectés.

Avez-vous rencontré les créateurs du Womanizer, Michael et Brigitte Lenke ?

Probablement dans mes rêves, mais non, je ne les ai pas rencontrés. J’aurais bien voulu. mais l’occasion s’est pas présentée. Pour avoir vu leur interview, j’ai l’impression que ce sont des gens hyper cool, et qu’ils vont dire : « Scheiße, c’est vraiment drôle ! » Je serais curieuse de boire un café avec eux, de rien comprendre à ce qu’ils me disent, mais de sentir par le body language qu’ils sont contents. De toute façon, ça ne peut être que des gens très cool pour avoir créé cette invention. 

Pour le plaisir de & avec Reem Kherici (Fr, 1h35) avec également Alexandra Lamy, François Cluzet, Delphine Baril, Camille Aumont Carnel, Mitty Hazanavicius, Kyan Khojandi, François-Xavier Demaison… Sortie le 6 mai 2026.

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TAGGED: Alexandra Lamy, Camille Aumont Carnel, Delphine Baril, François Cluzet, François-Xavier Demaison, Kyan Khojandi, Michael et Brigitte Lenke, Mitty Hazanavicius, Orgasme, Pour le plaisir, Reem Kherici, Rencontres de Gérardmer, Rencontres du Sud, Sextoy, Womanizer
Vincent RAYMOND 29/06/2026 09/05/2026
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