Cette semaine, une collection de manipulateurs cyniques surgis du passé et du futur vient parader sur les écrans. Entre autres…
Notre Salut de Emmanuel Marre
1940. La débâcle de la Drôle de Guerre installe le maréchal Pétain aux commandes du pays et le siège du gouvernement à Vichy. Comme beaucoup d’admirateurs du vieux soldat, Henri Marre espère dans sa Révolution nationale. Polytechnicien et ingénieur, Marre a d’ailleurs écrit “Notre Salut” un ouvrage programmatique revendiquant un furieux patriotisme ; c’est donc tout naturellement qu’il court à Vichy proposer ses services. Après des début laborieux, son obstination et quelques coups de piston lui permettent d’être affecté au Commissariat à la lutte contre le chômage où son zèle et ses méthodes “d’efficacité” lui permettent de gravir les échelons…
Peut-être que des historiens auront accès un jour au secret des délibérations du jury de Park Chan-wook et comprendront pourquoi il a préféré 🔗Fjord à Notre Salut et Minotaure. Peut-être les jurés cannois ont-ils en fait été éblouis par ces deux films qui, à l’instar du soleil et de la mort, « ne se peuvent regarder fixement » comme l’affirmait La Rochefoucauld ? En attendant de découvrir dans deux semaines le Zviaguintsev (Grand Prix et candidat de la France pour l’Oscar du film international), le long métrage d’Emmanuel Marre est sur les écrans.
Présent antérieur
Au printemps dernier, 🔗Les Rayons et les Ombres promettait une fresque épique à travers les heures sombres de la collaboration ; ce trop (long) métrage à l’académisme pesant érigeant plutôt en victimes (ou en idiots utiles “malgré eux”) ses personnages, Corinne et Jean Luchaire, authentiques profiteurs et apparatchiks du régime de Vichy. Ce que Xavier Giannoli, lorgnant sans doute Visconti, a manqué, Emmanuelle Marre le réussit avec une glaçante virtuosité dans un film sec, sans lyrisme mal venu. Notre salut ne fabrique pas de la fiction enveloppante, il ressuscite l’atmosphère vichyste comme un documentariste embarqué : caméra épaule, coups de zoom et lumière crue de rigueur ; l’âpreté des circonstances et des situations s’éprouvant physiologiquement au gros grain de l’image.

C’est de surcroît un passé paradoxal qu’Emmanuel Marre nous projette puisqu’il use d’une grammaire visuelle anachronique et s’autorise des illustrations musicales empruntées d’autres périodes — 🔗Big in Japan d’Alphaville, 🔗Live is life d’Opus ou 🔗Popcorn de Hot Butter. Autant d’indices visant à contemporanéiser ce passé qui décidément « ne passe pas » selon la formule d’Henry Rousso et se prolonge dans un temps présent contaminé par d’odieuses nostalgies : quand d’aucuns apprécient — plaisir inoffensif — de réécouter de vieux tubes de leurs jeunesse, d’autres se plaisent à reprendre les rengaines moisies de la collaboration.
Mal ordinaire
Centré sur son aïeul Henri Marre dont il retrace l’itinéraire et l’ascension dans l’administration vichyste (et la déchéance morale synchrone), Emmanuel Marre illustre ce que Hannah Arendt avait si bien théorisé : la « banalité du mal ». Cette “faculté” de se défaire de toute empathie lui permet d’obéir voire devancer les ordres, en décidant de manière abstraite et déshumanisée — mais sans haine particulière — du destin de millier d’individus comme s’il s’agissait d’objets ou de produits manufacturés.

Blafard et impassible, Henri n’est pas qu’un rouage servile, il se veut acteur et moteur de l’engrenage car il adhère en son for intérieur à la doctrine qu’il sert… et qui lui permet de se servir au passage. Son “engagement moral” lui offre en effet de profiter de ce confort matériel qu’il a toujours envié chez les autres. Si « le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons », Henri a peut-être touché le tiercé.

Notre Salut de Emmanuel Marre (Fr.-Bel., 2h33) avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perroto, Harpo Guit… Sortie le 30 septembre 2026.
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Digger de Alejandro González Iñárritu
Un futur pas si éloigné. Digger Rockwell, un milliardaire étasunien des énergies fossiles, provoque en forant le Groenland la dislocation d’une partie de la banquise arctique. Celle-ci menaçant de provoquer une catastrophe apocalyptique en Europe, Digger convoque le Président des États-Unis pour décider de la conduite à tenir face aux événements…
Il y aurait autant de raisons de louer ce film que de s’en agacer. Car il faut bien considérer Digger pour ce qu’il est : l’énième construction d’une rampe de lancement pour l’Oscar du meilleur acteur que Tom Cruise échoue à se voir décerner malgré ses nombreuses tentatives. Et ce n’est pas faute d’avoir donné de sa personne par le passé en campant un héros paralytique (Né un 4 juillet, 1989), un type abandonné de tous qui se réinvente (Jerry Maguire, 1997), un mari déboussolé (Eyes wide shut, 1999) etc. On pourrait objecter que le principal obstacle de Cruise, c’est lui-même tant il a répliqué à la chaîne les rôles-stéréotypes de héros absolus, dépourvus de la moindre faille et champions du box-office : qui voudrait, en plus, le gratifier d’une statuette pour l’exploitation de sa martingale ?
Toutes ressemblances etc.
En bon pragmatique, Cruise — qui avait également fait chou blanc à l’Oscar du second rôle malgré sa prestation de gourou cachant une fragilité intime dans Magnolia (1999) — a bien noté qu’il avait épaté tout le monde en se grimant pour le rôle du producteur brindezingue de Tonnerre sous les tropiques (2008). Il a aussi compris qu’il fallait viser une “œuvre d’auteur” le sortant de ses schémas classiques (et non d’un yes-man) enfin d’espérer remporter le pompon. Digger réunit toutes les conditions susceptibles de lui attirer les bonnes faveurs des votants hollywoodiens.

D’abord, le sujet s’avère bigrement consensuel — tourner en dérision l’avidité des magnats du pétrole et la corruption/stupidité des dirigeants politiques pas plus étouffés par leur cynisme que leur hubris ouleur hypocrisie. Le miroir de notre réalité est à peine déformant, et rappelle dans son esprit satirique noir comme le ridicule des réunions de crise, l’escalade apocalyptique de Docteur Folamour (1964) — impression renforcée par le recours à des décors pinewoodiens dignes de Ken Adam, des cadrages kubrickiens en contre-plongée, des compositions symétriques et de très gros plans sur des visages de militaires grimaçants.
Démasqué ?
Le choix d’Iñarritu ne doit rien au hasard non plus. Le cinéaste, qui est venu avec sa garde prétorienne (ses coscénaristes de 🔗Birdman Nicolás Giacobone et Alexander Dinelaris Jr., son fidèle chef-op’ Emmanuel Lubezki…), a déjà récolté 8 Academy Awards dont un pour DiCaprio et en aurait mérité un 9e pour Michael Keaton dans… Birdman, justement. Difficile, une fois Digger vu, ne pas constater les nombreuses similitudes avec ce magnum opus puisque toute l’histoire s’inscrit ici également dans le contexte de la générale d’une représentation théâtrale. Le spectacle est donc plaisant, mais dépourvu de surprise de par l’effet de redite du dispositif mêlant mise en abyme, interférence entre réalité et fiction et quatrième mur pulvérisé.
Bien sûr, Cruise donne de sa personne et (s’)offre une bande démo extra-large avec ce personnage odieux enchaînant, entre deux acrobaties, tirades grandiloquentes face à la foule ou soliloques barrés. Le plus ironique étant que le comédien ayant fait de sa juvénilité éternelle un fonds de commerce soit forcé ici de se dissimuler sous une armure de postiches pour avoir la physionomie “normale” d’un homme de son âge — 64 ans. Au fond, c’est peut-être ça le plus intéressant (et le plus révélateur) dans Digger : découvrir le portrait de Dorian Gray de Thomas Cruise Mapother IV, l’acteur-producteur aux ambitions et aux réussites grandes comme le monde. Reclus comme Charles Foster Kane dans son manoir et prêt à vendre sans complexe au public ce qu’il réclame. Peut-être n’a-t-il jamais été plus sincère qu’ici.

Digger de Alejandro González Iñárritu (É.-U.-Mex.-G.-B.., 2h09) avec Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed, John Goodman, Jesse Plemons… Sortie le 30 septembre 2026.
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Mémoire de fille de Judith Godrèche
Annie Ernaux, avant “L’Événement”. À l’été 1958, Annie quitte sa famille à Yvetot pour devenir monitrice dans une colonie de vacances. Naïve et innocente de bien des choses de l’existence, la jeune fille va durant quelques semaine effectuer un apprentissage accéléré des relations en collectivité et des affaires sentimentales. Surtout, elle va connaître sa première relation sexuelle avec H., le chefs des monos dont elle s’éprend inconsidérément…
Évocation crue et sans ambages d’une époque à la fois antédiluvienne question mœurs et pourtant si lointaine, ce Mémoire de fille s’inscrit dans l’esprit de l’adaptation précédemment signée par Audrey Diwan, comme si Judith Godrèche tenait à faire continuité — peut-être est-ce aussi leur volonté commune de respecter la voix littéraire “nue” de l’autrice qui favorise cette sobriété féconde à l’écran. Au reste, Annie-Ernaux-la-Nobel surplombe par son incarnation un récit naissant de son retour en Normandie, sur les traces de son passé. Valérie Dréville qui la campe est quasiment son clone.

Jeune Annie
Jouant de son côté poupée de porcelaine au regard écarquillé sur le monde — accentué par ses lunettes rondes de forte en thème — se métamorphosant peu à peu de jeune fille en jeune femme au contact du groupe, Tess Barthélemy confirme qu’elle ne doit pas son rôle à son seul patronyme. Elle fait joliment évoluer le personnage dans les affres de la découverte et de la perte — notamment des premières (ou des dernières ?) illusions. À ses côtés, la réalisatrice compose un très intéressant florilège de jeunes talents contemporains — à l’image de sa presque homonyme Maïwène Barthèlemy (🔗Vingt dieux) ou Anja Verderosa (🔗L’Épreuve du feu), sans parler de l’inquiétant Victor Bonnel. Plus que poindre, une nouvelle génération d’interprètes est en train de s’installer. Il était temps.

Mémoire de fille de Judith Godrèche (Fr., 1h57) avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Victor Bonnel, Ariane Labed, Maïwène Barthèlemy, Anja Verderosa, Louise Labèque, Manon Valentin, Esther Archambault… Sortie le 30 septembre 2026.


