Cette semaine dans les salles, des femmes rebelles, des enfants courageux et un nageur entêté. Entre autres…
Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun
Au Tchad, de nos jours. Adolescente orpheline de mère, Kellou est perturbée par d’étranges visions. La seule personne parvient à la rassurer est Aya, une femme marginalisée par les autres villageois parce qu’étrangère et suspectée d’attirer une malédiction sur eux. Parce qu’elle prend parti pour Aya, Kellou est à son tour prise en grippe par la petite communauté qui en vient à la rejeter. Mais Kellou ne plie pas…
S’il y a bien une notion universellement partagée en ce bas monde, c’est hélas la haine de l’autre. L’étranger s’avère malgré lui paradoxalement fédérateur : bouc émissaire commode, il crée l’unité contre sa personne en détournant l’attention des causes réelles du problème affectant la communauté. Jadis, les civilisations précolombiennes sacrifiaient des vies pour apaiser les dieux ; en occident, on brûlait les “sorcières” soupçonnées d’avoir provoqué mauvaise récolte ou épidémies. Dans Soumsoum…, des villageois ostracisent et laissent mourir dans son coin une vieille exilée parce qu’on se dit qu’elle est liée aux morts de nourrissons endeuillant plusieurs familles. Sans preuve, évidemment, mais c’est un exutoire à bon compte.
Voies intérieures
Qu’on ne s’imagine pas que Soumsoum, la nuit des astres est un film vitupérant les croyances archaïques ou les traditions au nom du cartésianisme et du rationnel : 🔗Mahamat-Saleh Haroun ne craint pas en effet de confronter son héroïne (et donc, les spectateurs) à des formes de magie inexpliquées. Croire ici n’est pas le problème, c’est mal agir qui l’est. Quant au sacré, il renvoie surtout à ce qui fait que l’Homme est Homme : sa conscience de l’autre, son empathie. Lorsque ces valeurs sont bafouées, l’humanité est trahie. En arrivant à l’adolescence, Kellou est ainsi confrontée à un choix : suivre la voix/voie commune des adultes pour entrer dans le groupe ou bien celle, instinctive et intime, de ses visions la menant à une indépendance d’esprit. Et à la clairvoyance.

Empruntant au conte allégorique et au récit initiatique, ce coming of age movie poétique est forcément dépaysant par le contexte tchadien qu’il nous propose — et par l’insolite décor de l’Ennedi — mais aussi étonnamment familier : quelle que soit la latitude, la conquête de la liberté suit toujours les mêmes routes.

Soumsoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun (Fr.-Tchd ; 1h41) avec Maïmouna Miawama, Ériq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane… Sortie le 22 avril 2026.
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Les Fleurs du manguier de Akio Fujimoto
Appartenant à l’ethnie Rohingya, Somina et Shafi (9 et 4 ans) quittent le Bangladesh avec leur tante à bord d’un bateau clandestin afin de retrouver leur famille en Malaisie. Très vite abandonnés à leur propre sort, ils poursuivent leur route malgré tout, découvrant au fil d’une expédition incertaine qu’on ne peut se fier à rien, ni à personne…
Spectateurs sensibles qui avez un jour eu la chance terrible de voir Le Tombeau des lucioles — l’un des rares chefs-d’œuvre d’animation dont, paradoxalement personne ne souhaite s’infliger la revision tant il déchire le cœur —, soyez prévenus : Les Fleurs du manguier n’est pas loin de l’opus magnum d’Isao Takahata. Le fait que l’on suive, dans un contexte de tension, l’errance de cette fratrie de deux très jeunes enfants livrés à eux-même dans un monde globalement indifférent n’y est sans doute pas étranger. Tout comme la présence au générique d’un cinéaste nippon pour cette fiction sans comédiens professionnels.

Odyssée à deux
Retraçant un “voyage type” d’exilés avec ses embûches à n’en plus finir (longue traversée sur une embarcation de fortune, chasse par les garde-côtes, fuite dans la jungle de nuit, nécessité de se procurer à manger, où dormir sans argent ; trouver son chemin, des passeurs etc.), Les Fleurs du manguier le fait à hauteur d’enfants. Si ceux-ci perçoivent une version atténuée de la dangerosité de leur entreprise, le spectateur mesure combien chaque seconde est susceptible de virer au drame. Impossible d’en dire davantage, il faut le voir. Édifiant, éprouvant mais nécessaire.

Les Fleurs du manguier (Harà watan / Lost Land) de Akio Fujimoto (Jap.-Fr.-Mala.-All. ; 1h38) avec Shomira Rias Uddin, Shofik Rias Uddin… Sortie le 22 avril 2026.
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La Poupée de Sophie Beaulieu
Au bureau, Rémi prétend à ses collègues depuis des semaines qu’il a pour compagne Audrey. En réalité, il vit avec une poupée grandeur nature, partenaire idéale pour ce cœur brisé. Alors que Patricia, une nouvelle intérimaire, débarque dans l’entreprise, un étrange phénomène se produit chez Rémi : Audrey s’anime. Effrayé face à cette authentique jeune femme, aussi candide que dévouée, Rémi tente d’abord de s’en débarrasser. Sans succès…
Entre Pinocchio et Pygmalion ce conte moral moderne vantant la vertu du vivant, versus l’avénement de tous ces vils simulacres vampirisant notre environnement, aurait pu tourner en farce salace ou sordide : l’objet poupée se prête à bien des situations graveleuses. D’autant que la réalisatrice envisageait au départ un film d’horreur, ce qui laisse imaginer quantité d’options : traitement du type viol & vengeance, mixte gore-sexe et on en passe. 🔗Sophie Beaulieu s’est éloigné de ces écueils troubles pour faire de La Poupée une comédie sentimentale. Certes plutôt divergente, empreinte d’un réalisme magique para-lynchien dès lors que la métamorphose s’opère, qu’une saturation chromatique étrange contribue à instaurer.
Ghost and the Incel
Et puis surtout, elle s’attache à sauver son (anti- ?) héros avec beaucoup de tendresse dès le début au lieu de le présenter comme un pervers. Travaillant chez Gazonzon (une entreprise fabricant de la pelouse synthétique implantée dans le verdoyant Jura, à quelques pas de la Plastics Vallée), Rémi est somme toute cohérent — voire corporate ! — en se tournant vers un mannequin de silicone pour apaiser les tourments d’un récent chagrin d’amour. Son incarnation par Vincent Macaigne, plus pierrot lunaire fragile que mâle alpha über-virl, ôte de surcroit toute ambiguïté : son existence d’incel avec poupée ne diffère pas au fond de celle de certains de ses collègues menant une vie de couple… artificielle.

Mais au-delà du côté Théorème d’Audrey, dont l’irruption vient secouer le jeu de quilles quotidien de Rémi de tout son entourage, il y a justement les figures composant cet entourage. Outre Patricia, la nouvelle intérimaire dont Rémi comprendra qu’elle est plus qu’une partenaire de baby-foot, la famille est certainement le groupe humain que Sophie Beaulieu cerne le mieux. Entre les parents rigides et la sœur gender fluid adepte des soirées féministes chamaniques, cette galerie de personnages offre davantage de rebonds comiques que les classiques étonnements candides de la poupée à la mémoire neuve devant les injonctions rétrogrades formulées par notre société aux femmes. Mais il est vrai que ce dernier point n’a rien de spécialement drôle…

La Poupée de Sophie Beaulieu (Fr. ; 1h20) avec Vincent Macaigne, Cécile de France, Zoé Marchal, Adèle Journeaux, Gilbert Melki, Marianne Basler… Sortie le 22 avril 2026.
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Pour le meilleur de Marie-Castille Mention-Schaar
Quadri-amputé à la suite d’un accident électrique, Philippe Croizon déprime et n’a plus goût à rien. La rencontre d’une jeune femme, Suzana, elle-même en difficultés personnelles, va lui ouvrir de nouveaux horizons. Il va se lancer dans un projet en apparence fou : traverser la Manche à la nage. Peu sportif, lourdement handicapé mais d’un tempérament cabochard et solidement accompagné par Suzana, il parviendra à son objectif…
On sait à quel point Marie-Castille Mention-Schaar aime se nourrir du réel pour ses films et présenter des parcours de vie “exemplaires”. Des combats contre une adversité — ignorance, administration, obscurantisme, biologie ou déterminisme social — menant à un accomplissement au terme d’une montagne d’épreuves. Des Héritiers à Divertimento en passant par Le Ciel attendra ou A Good Man, sa filmographie est une collection d’histoires vraies cristallisées en films ou de biopics. Pas étonnant d’y trouver, donc, celle de 🔗Philippe Croizon tant elle, et son personnage haut en couleur, sont “plus grands que la vie“.
Nagé décalé
Sur le papier, raconter l’exploit de Croizon semble presque trop facile, d’autant que la réalisatrice dispose de l’aura avenante du bonhomme, formidable communicant. Elle peut également compter sur une distribution où, jusqu’au moindre second rôle, on ne trouve que des acteurs estimables, à commencer par Lily-Fleur Pointeaux (active beaucoup trop rare à l’écran) qui donne une incarnation de Suzana Sabino confondante. Hélas, comme souvent, le mieux est l’ennemi du bien : en voulant à tout crin un interprète en situation de handicap pour davantage de crédibilité, la cinéaste a opté pour un non professionnel. Un athlète, certes, mais aux compétences dramatiques si étroites que la différence de niveau devient béance face à ses partenaires.

Ce décalage permanent entre les registres de jeu, ajouté au classicisme bien trop sage de la réalisation, conduit à un film sans surprise, illustratif, où ni l’enjeu épique, ni l’enjeu sentimental (qui aurait dû être au centre) ne parvient à prendre l’ascendant. Détail tragique, le film rend involontairement hommage à 🔗Marion Hans Mesmacque, la toute première française à avoir traversé la Manche, récemment disparue. En effet, on voit des images de son exploit à l’écran — images qui donnèrent l’idée à Philippe Croizon de relever le même défi…

Pour le meilleur de Marie-Castille Mention-Schaar (Fr. ; 1h57) avec Pierre Rabine, Lilly-Fleur Pointeaux, Sandrine Bonnaire, Corinne Masiero, Pierre Deladonchamps, Zinedine Soualem, Lolita Chammah… Sortie le 22 avril 2026.


