En cette semaine pré-Fête du Cinéma, des pièces mystérieuses, des lycéens en échange linguistique et une épidémie vous attendent dans les salles. Entre autres…
Backrooms de Kane Parsons
1990, aux États-Unis. Gérant d’un magasin de meubles en déconfiture professionnelle et personnelle, Clark découvre dans le sous-sol de son négoce un passage paranormal menant à un dédale de pièces à l’architecture bizarroïde et aux propriétés étranges. Il entreprend d’’en explorer les mystères et parle de cette découverte à sa psy qui se montre incrédule. Pourtant, Clark va parvenir à la convaincre d’y faire un tour. À ses risques et périls…
Évacuons d’emblée ce qui semble ébaubir certains esprits : la jeunesse de Kane Parsons. Moins pour des raisons artistiques (🔗Nathan Ambrosioni ou Xavier Dolan furent davantage précoces) mais parce qu’il a pris la tête du box-office — critère qui équivaut à onction papale en période de crise systémique du cinéma ! Il convient sans doute de tempérer les exaltations. Déjà, parce que cette génération digital native pratique le langage audiovisuel depuis le berceau ou presque ; il lui est plus aisé de le maîtriser vite. Voir émerger des talents grâce à la démultiplication des canaux de diffusion contemporains n’a donc rien d’aberrant : c’est plutôt normal.
Alone Parsons Project ?
Ensuite, parce que le travail de repérage s’est effectué de manière correcte du côté du producteur A24, qui a fait confiance à un réalisateur émergent éclos sur YouTube — quand jadis la pub, les clips ou les téléfilms faisaient office de bac à sable. Notons qu’Internet devient concomitamment le réservoir d’idées à tendance culture pop vers lequel Hollywood se tourne après avoir asséché la littérature, le théâtre, les pulps, les comics et leurs dérivés — la nature cinématographique a horreur du vide.
En Europe ou en Amérique, le 7e Art s’est d’ailleurs souvent (toujours) régénéré via des projets minimalistes favorisés par des progrès technologiques (Néo-réalisme, Nouvelle Vague, Nouvel Hollywood, caméras numériques…) ; quant au genre fantastique, il reste parmi le plus populaire et le plus rentable. Voilà pourquoi il n’y a, encore une fois, rien d’étonnant à découvrir cette série B, ni d’assister à son succès comme précédemment Hérédité d’Ari Aster chez A24 (déjà), Sixième Sens de Shayamalan chez Disney ou Duel de Spielberg pour Universal.

Espèces d’espaces
Série B, Backrooms l’est sans l’ombre d’un doute. Émaillé de séquences grand-guignolesques, cette relecture d’Alice aux pays des merveilles oscille entre méditation existentielle post lynchienne (ou post-Charlie Kaufman, post-Gondry) et thriller psychologique vaguement dystopique à la X-files ou Black Mirror. S’il manque un petit travail de polissage général (cohérence de l’univers des backrooms, de l’écriture des personnages et de l’évolution de leurs caractères), il faut reconnaitre une qualité au film : sa direction artistique.
Le travail de la déco illustre à merveille le concept pas évident des espaces parallèles du titre : les backrooms sont censées être des souvenirs “en dur“ de lieux ayant jadis existé. Mais, comme tout souvenir, ils sont sujets à des altérations, des dégradations leur donnant des allures cauchemardesques. Davatage que les histoires un peu bateau de Clark et de Mary, cette matéralisation vaut franchement le coup d’œil. Pour le reste, maintenant que Parsons est identifié, à lui de faire fructifier son prestige tout neuf…

Backrooms de Kane Parsons (É.-U., int. -12 ans avec avert., 1h50) avec Renate Reinsve, Finn Bennett, Chiwetel Ejiofor… Sortie le 17 juin 2026.
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Deviens génial de Léo Grandperret
À la suite d’une entourloupe, Mathias, prof d’espagnol, a réussi à se faire muter comme prof d’allemand dans l’établissement où est scolarisée sa fille alors qu’il ne parle pas un un traître mot de la langue de Goethe. Non content de s’être fourré dans ce guêpier, il va devoir encadrer un voyage scolaire outre-Rhin afin d’éviter que sa classe ne ferme, aidé en cela par Iris, la très gaffeuse responsable du comité de jumelage. Pourquoi cela devrait-il bien se passer ?
Exercice d’école : a) Prenez une bonne idée ; b) faites-en un bon film. Sur le papier, ça a l’air simple de passer du a) au b) —d’autant qu’identifier une bonne idée s’avère à la portée de chacun. Tout le problème (ou le talent) consiste à la faire éclore et prospérer afin qu’elle révèle son plein potentiel. Le point de départ de Deviens génial est prometteur : qui a un jour pratiqué les échanges linguistiques sait combien ils sont féconds en aventures de groupe comme micro-événements personnels fondateurs — d’authentiques romans initiatiques mêlant petites tragédies et potacheries, le tout catalysé par le dépaysement. Voir à ce sujet le drame sensible 🔗Langue étrangère (2024) de Claire Burger.
Échanges et reprises
Sur ce sujet — et les disparités entre Allemands et Français, notamment en termes de culture, d’enseignement… —, il y a beaucoup à raconter au sein d’une comédie racontant les péripéties inhérentes à un transbahutage d’adolescents comme à une usurpation d’identité. C’est dans cette zone d’écriture que le bât blesse car, tout sympathique qu’il soit, Deviens génial ne parvient pas à aller au-delà de l’anecdotique et de la redite et c’est bien dommage eu égard à ce qu’il offrait comme possibilités.

L’imposture initiale (la mutation truquée comme dans Bienvenue chez les Ch’tis) fait sans doute œuvre de péché originel ; quant au roadtrip en bus, il se démarque trop peu de Radiostars (2012) avec le même Manu Payet… sans oublier Melha Bedia qui reprend le personnage de gaffeuse en série du Mélange des genres (2025). Enfin, le 🔗morceau de Vald est-il à ce point représentatif du film pour lui donner son titre ? Certes, il se prête à une interprétation chorale entraînante mais son message est plutôt bateau et sa notoriété transgénérationnelle plus douteuse que l’imparable🔗Wind of Change de Scorpions offert par les Allemands.
Le génie sommeille
C’est un peu rageant car Deviens génial n’a rien de honteux, bien au contraire ! Sa perception de l’adolescence et de ses rapports avec les parents sont plutôt justes, exempte des niaiseries coutumières. Les comédiens sont bons (notamment Jan Josef Liefers) sans forcer et la tentation de l’impertinence n’est jamais loin ; dommage que 🔗Léo Grandperret n’ose pas encore y succomber. Sans doute est-ce l’effet premier long métrage, gardons confiance pour le prochain.

Deviens génial de Léo Grandperret (Fr, 1h32) avec Manu Payet, Melha Bedia, Marie-Julie Baup, Jan Josef Liefers… Sortie le 17 juin 2026.
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Jim Queen de Marco Nguyen & Nicolas Athané
Idole musculeuse des jours et des nuits gays, Jim Queen est contraint de mettre son arrogance en sourdine lorsqu’il se découvre touché par l’épidémie d’hétérose qui métamorphose les homos en hétéros. Contre toute attente, son seul espoir de guérison réside en Lucien, un avorton (et fils d’une ministre réactionnaire) qui lui voue un culte absolu. La paire mal assortie part alors en quête du remède…
Curieux objet que ce film d’animation mi-chèvre mi-chou. Se veut-il transgressif en dépeignant des pratiques culturelles et sexuelles ayant déjà bénéficié d’une médiatisation certaine au point qu’on ne peut plus vraiment les qualifier d’underground ? Un demi-siècle après Fritz the Cat de Ralph Bakshi, Tarzoon de Picha, sans parler de Husler White (1996) de Bruce LaBruce — qui feraient s’évanouir la GenZ — ce serait un peu culotté de le prétendre.
Pédagogique, alors, parce qu’il dresse l’inventaire des typologies queer à l’usage des non-initiés tel le “candide” Lucien de l’histoire ? Sauf que le public visé (+12 ans) n’a plus grand chose à apprendre en l’espèce : il s’agit clairement d’un film de niche surjouant l’auto-caricature et empilant les clichés communautaires, du plug au caméo vocal de Philippe Katerine. Vous avez dit queerploitation ?

Jim le consensuel (en un mot)
Avec un peu d’indulgence, on pourrait à la rigueur évoquer l’intérêt du sous-texte politique de cette parabole susceptible de dénoncer (au choix) les thérapies de conversion, le déni parental, la stigmatisation, l’exclusion ou la violence sociétale vis-à-vis des queers. En même temps, c’est la moindre des choses qu’il y ait un peu de fond… Sauf qu’ici, ce sera sans quitter le petit bassin : plus balourde que caustique, la comédie se satisfait de grosses ficelles et de pirouettes scénaristiques paresseuses. Reste le graphisme — là, chacun appréciera (ou pas) ce style aux contours minimalistes ; tous les goûts sont dans la nature.
Au bilan, Jim Queen a surtout la tête d’un produit bien marketé gavé de fausse provoc’ bourgeoise ; une sorte de it-film conçu pour être tendance (il est évidemment sur les écrans pendant le mois des Fiertés), satisfaire par principe ceux dont il parle… tout en se faisant passer pour sulfureux vis-à-vis de ceux qui ne seraient de toute façons pas allés le voir au nom de leurs propres crédos. C’est pas demain que certains risquent d’ouvrir leurs chakras…

Jim Queen de Marco Nguyen & Nicolas Athané (Fr., 1h25) animation avec les voix de Alex Ramirès, Shirley Souagnon, Harald Marlot, Alex Brik, Jérémy Gillet, Elisabeth Wiener, François Sagat, Philippe Katerine… Sortie le 17 juin 2026.


