La fin d’un combat, des réfugiés, un retraité remisé au placard sont à l’affiche en cette semaine de Fête du Cinéma. Entre autres…
La Bataille De Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom de Antonin Baudry
1943. Leclerc s’illustre en Libye, Jean Moulin, alias Rex unifie à grand peine les différentes branches de la Résistance à Lyon. Pendant ce temps, De Gaulle n’en finit pas de ferrailler contre les Alliés qui renâclent toujours à considérer ce général têtu comme un interlocuteur valable. Notamment Roosevelt, qui lui préfère Giraud, plus malléable, pour diriger les forces armées françaises. Giraud est aussi bien souple avec les vichystes, ce qui révulse ce résistant de la première heure qu’est De Gaulle. Dans la dernière bataille, il doit donc le mettre sur la touche afin s’imposer comme le seul chef de la France libre…
J’écris ton nom permet enfin d’embrasser dans son ensemble l’approche de Baudry sur le parcours de De Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Fatalement complémentaire du premier volet, il est aussi “structurellement“ différent. Pour mémoire 🔗L’Âge de fer narrait les débuts isolés du rebelle exilé à Londres, ses maigres ralliements, l’aide sinusoïdale de Churchill ainsi que ses premiers succès dans les colonies — grâce aux opérations de guérilla de Leclerc et à la percée de Kœnig lors du siège de Bir-Hakeim… mais consacrait un temps à peu près équivalent au futur martyr Ferdinand Bonnier de la Chapelle, jeune incarnation d’une Résistance embryonnaire sur ce qu’il restait du sol national.
Ruser avec Roosevelt
Dans cette seconde partie, De Gaulle apparaît la fois de plus en plus inébranlable en sa personne et sa mission : il ose même comparer son destin à celui de Jeanne d’Arc ! Il affirme donc son autorité et son primat au sein de son camp, mais passe davantage de temps à lutter à titre personnel contre l’ingérence étasunienne que contre les forces de l’Axe. Chef de guerre, il se mue ainsi en stratège politique — même si la fin de non-recevoir et le coup de force demeurent ses instruments diplomatiques préférés dans la négociation !

Roosevelt se montre quant à lui dédaigneux vis-à-vis de l’arrogant militaire dont il ne soupçonne ni l’intelligence ni le sens tactique. Giraud en sera pour ses frais, qui se fera évincer malgré ses grommellements de ganache — quelle bonne idée d’avoir rappelé Thierry Lhermitte, qui avait donné vie au Alexandre Taillard de Worms raide, obstiné et martial héros de Quai d’Orsay ! On découvre par ailleurs de Roosevelt une facette rarement dépeinte : celle de l’impérialiste opportuniste profitant de l’aubaine pour vassaliser l’Europe ; son successeur Truman le fera différemment, en usant du soft power grâce au plan Marshall.
Sur le front
L’action pure est ici dévolue à deux émissaires là encore complémentaires, comme peuvent l’être le glaive et l’esprit au combat : Leclerc et Moulin. Campé par Niels Schneider, le premier, figure romantique au patriotisme inflexible, investit l’essentiel des séquences héroïques et militaires (notamment la bataille épique de Ksar Ghilane, immersive au possible) ; on le voit également jouer au boutefeu face aux traitres vichystes — coucou Giraud ! Ces séquences soulignent que la Bataille de France s’est beaucoup jouée hors de l’Hexagone, et que le sang des colonies a coulé des déserts d’Afrique aux fronts européens durant la Libération.

Quant au second, Rex-Moulin, que joue Félix Kysyl, c’est moins dans les grands espaces ocres du désert que dans les salons feutrés, les ruelles obscures et l’urgence de la clandestinité qu’il mène ses actions pour fédérer les branches désunies de la lutte intérieure. Dans tous les cas, Baudry conforte son point de vue interne, côté Alliés : la personnification — osons dire “l’humanisation“ — de l’adversaire est réduite à la portion congrue. Les soldats de l’Axe et gestapistes sont au plus des silhouettes ; avec une exception notable pour les gendarmes français traquant les résistants gaullistes…
De la stature à la statue
La dimension humaine de De Gaulle, justement, clairement dessinée dans L’Âge de fer, s’estompe presque totalement : exit, la vie de famille ; au mieux le voit-on en pyjama sur son lit (mastiquant les chocolats préparés par son épouse Yvonne pour l’aider à prendre une grande décision) et l’œil embrumé lorsqu’il apprend la capture de Moulin. Le général n’a plus désormais de face privée, de corps physique ; il fait corps avec son aura historique, sa légende naissante…
La Bataille De Gaulle aurait, dit-on, coûté plus cher que prévu, son tournage n’ayant pas été une sinécure. Lorsque l’embargo commercial enveloppant ce double film s’évanouira, on connaîtra le fin mot de ses coulisses. Si Baudry et ses troupes ont sans doute eu à déplorer quelques pertes et consentir des défaites durant certaines batailles, on peut à la lumière de ces deux volets considérer qu’ils ont remporté leur guerre — cinématographique, s’entend.

La Bataille De Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom de Antonin Baudry (Fr., 2h40) avec Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vartolomei, Félix Kysyl, Thierry Lhermitte, Karim Leklou, Loïc Corbery, Campbell Scott, Grégoire Colin, Stephen Campbell Moore, Pablo Cobo, Simon Russell Beale, Daniel Betts, Pip Torrens, Sami Améziane, Tom Mison… Sortie le 26 juin 2026.
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L’Étrangère de Gaya Jiji
Après avoir fui le régime syrien au péril de sa vie, laissant son mari Iyad et son fils Rami sur place, Selma est arrivée en Europe clandestinement. Parvenue à Bordeaux, elle survit grâce au secours de la diaspora et un travail au noir dans un restaurant. C’est dans ce cadre qu’elle fait la connaissance de Jérôme, un avocat à qui elle va demander de l’aide pour obtenir sa régularisation. Peu à peu, un lien intime naît entre eux, qui sera chamboulé par le retour du mari de Selma, miraculé des geôles d’Assad…
Chemin de croix administratif de réfugiée, histoire d’amour avec un bon samaritain, réapparition du mari-héros à l’acte III induisant un triangle amoureux et un conflit de loyauté insurmontables pour Selma… L’Étrangère aurait tout du film aux gros sabots mais il faut parfois, comme l’on dit fort trivialement, « laisser sa chance au produit ». Et si l’on voit venir de loin certaines situations (en redoutant in petto qu’elles n’adviennent pas), on est agréablement surpris par la manière dont
🔗Gaya Jiji parvient à désamorcer ce qui semblait inéluctable, sans abandonner les rivages du réalisme… ni s’abandonner au confort d’un happy end absolu ou d’une tragédie grecque.
Semi-mélo
C’est grâce à ses personnages hantés par leur passé et à leurs évolutions inattendues que L’Étrangère finit par emporter le morceau. Selma, Jérôme ou Iyad ont tous leur part d’ombre, chacun doit s’accommoder avec sa vérité et trouver la meilleure manière de survivre à ce qu’ils ont éprouvé de leur côté. La séquence durant laquelle Iyad raconte sans détour sa réclusion à Jérôme, obligeant sa femme à traduire (et donc à entendre indirectement le récit de son calvaire) rappelle le procédé de la 🔗“Pomponnette“ dans La Femme du boulanger de Pagnol (1938) ; quant à la fin, aux airs de semi-mélo elle n’a rien à envier au cinéma iranien contemporain signé Panahi, Farhadi ou Roustayi — et la présence de Zar Amir n’a ici rien à y voir puisque Selma est syrienne.

Notons au passage l’interprétation extraordinaire de sensibilité du caméléon Amr Waked : dans le rôle du mari, il ne constitue pas l’opposé ni l’adversaire de l’avocat mais une alternative dans le fameux triangle amoureux. L’absence de rivalité masculine primaire est à mettre au crédit de ce film — comme souvent, les configurations dépourvues de surenchère viriliste ne se retrouvent que dans des œuvres écrites ou réalisées par des femmes cinéastes…

L’Étrangère de Gaya Jiji (Fr., 1h42) avec Zar Amir, Alexis Manenti, Amr Waked, Megan Northam, Grégoire Monsaingeon, Marine Berceaux, Saad Lostan, Samu Al Hindi… Sortie le 24 juin 2026.
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Seuls les rebelles de Danielle Arbid
Le Liban, de nos jours. Suzanne veuve d’une soixantaine d’années travaillant dans un magasin de tissus croise la route d’un jeune Soudanais réfugié, Osmane. Une relation s’engage entre eux, qui suscite des relations mitigées dans leur entourage : on doute de la sincérité des intentions de l’un, de la raison de l’autre… Et si, dans le chaos général, Suzanne et Osmane avaient reconquis une forme de bonheur ?
Les remakes n’ont souvent de intérêt que lorsqu’ils apportent un éclairage différent, une transposition transcendant le simple exercice de moine copiste. Pour ne citer que quelques exemples, le Psycho (1998) conceptuel de Gus Van Sant, avec son cahier des charges “plan par plan“ présente davantage d’enjeu que chaque version locale de Bienvenue chez les Ch’tis ou l’énième reboot de Superman n’apportant en général dans la corbeille qu’une surdose de spectaculaire numérique réactualisé. Quant à Peter von Kant d’Ozon (2022), il propose une relecture à 180° de l’œuvre de Fassbinder en changeant le genre de sa protagoniste Petra von Kant, induisant donc de nouvelles problématiques sans pour autant trahir l’esprit — loin s’en faut.
Faux et pourtant vrai
Lui aussi inspiré de Fassbinder (Tous les autres s’appellent Ali, par ailleurs décalque lointain d’un Sirk, Tout ce que le ciel permet) Seuls les rebelles pourrait s’avérer une sage translation du motif original dans un autre pays et à une autre époque. Mais le fatum en a décidé autrement. Par une ironie tragique, la réalité s’est invitée dans la production et renforce le propos et le fond en contraignant sa forme. En effet, le film était prévu pour se tourner au Liban mais la situation politico-économique sur place a contraint l’équipe à trouver un dérivatif — en l’occurence, à effectuer les prises de vues en studio.

Or tout l’intérêt de ce simulacre de Liban réside dans le fait qu’il ne cherche pas à tromper le spectateur : comme au théâtre, le décor est explicite : il suggère davantage qu’il reconstitue grâce à des incrustations vidéo, des fonds photographiques… Ajoutons qu’un message liminaire de la cinéaste explique la situation et que le dernier plan dévoile le dispositif technique de trucage. L’effet est troublant et va dans le sens du libre arbitre des personnages : si l’on a envie de croire à quelque chose que la majorité jugerait absurde, rien ne nous en empêche…

Seuls les rebelles de Danielle Arbid (Fr., 1h42) avec Hiam Abbass, Amine Benrachid, Sami Dekhissi… Sortie le 24 juin 2026.
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Maspalomas de Aitor Arregi & Jose Mari Goenaga
Après un AVC, Vicente est placé dans un EHPAD du Pays basque. Pour ce septuagénaire qui vivait son homosexualité au grand jour sur une île des Canaries, à Maspalomas, cela revient à retourner dans le placard par peur d’être stigmatisé. Commence un long cheminement pour se reconstruire physiquement mais aussi s’accepter tel qu’il est…
Bien sûr, il y a l’interprétation solide de José Ramón Soroiz en deux temps, voire en deux âges : le fêtard aux cheveux teints vêtu de couleurs vives faisant place au vieux monsieur chenu, recroquevillé sur ses souvenirs. Son Goya du meilleur interprète n’est pas volé — même si on ne comprend pas pourquoi le 🔗Sergi López de Sirāt n’était même pas cité parmi ses concurrents : étrange oubli de la par des votants espagnols. Il y a aussi là pertinence de la thématique : quid de la situation des seniors LGBT+ ? Après des parcours de vie souvent marqués par l’ostracisme ou la discrimination peuvent-ils espérer une fin d’existence plus sereine ?
Clásico
Mais la pertinence d’un sujet ne condamne pas nécessairement à le traiter de manière aussi scolaire, en enfilant chaque item comme une perle, au risque de rendre prévisibles la survenue de certains personnages annexes (le voisin de chambre à l’EHPAD du genre mascu, l’aide-soignant gay) ou de truffer la narration de rebondissement purement utilitaires dont les conséquences sont bien vite évacuées. Ainsi en est-il de l’AVC initial dont Vicente se remet en quelques séquences et sans séquelles (tant mieux pour lui) ; ou de la survenue de la pandémie du Covid, qui est presque abordée comme une vague anecdote.

Sans l’ombre d’un doute, 🔗Arregi & Goenaga sont pétris de bonnes intentions ; ils livrent toutefois une œuvre lisse n’ayant rien à envier aux films-dossiers les plus académiques. Une vie à l’écran a besoin d’inattendu pour être émouvante et captivante, non de suivre des balises.

Maspalomas de Aitor Arregi & Jose Mari Goenaga (Esp., 1h55) avec José Ramón Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Uranga… Sortie le 24 juin 2026


